dictionnaire bourbonnais
le parler de Diou
 




AVANT-PROPOS

__________________________

 

Cet écrit n'a pas de prétention scientifique. Je ne suis ni lexicographe, ni linguiste. Elevé dès mon plus jeune âge dans un village bourbonnais du Val de Loire jouxtant la Sologne Bourbonnaise, auquel je suis demeuré attaché et où j'ai toujours effectué au moins un séjour annuel, je souhaite simplement que ne se perde pas la saveur particulière du langage que j'ai connu et pratiqué dans mon enfance.

 

C'est pourquoi j'ai pendant quarante ans noté, au hasard des conversations et des réminiscences, les termes et expressions, entendus dans mon petit pays, qui me paraissaient marginaux par rapport au français dit ‘’standard’’. C'est donc bien d'un recueil qu'il s'agit, et d'un recueil de langage oral : je n'ai pas connaissance d'un ouvrage écrit avec les mots et les tournures de mon coin de Bourbonnais. En existerait-il que je n'en tiendrais pas compte : les parlers locaux sont des "parlers" et il est vain de les vouloir fixer. J'aurais souhaité, si la connaissance de cet outil était plus répandue, ne présenter le fruit de ma cueillette qu'en "alphabet phonétique international", code dans lequel j'ai transcrit les termes d'abord proposés en utilisant l'alphabet courant.

 

Cette entreprise offre-t-elle quelque autre intérêt que de donner du plaisir à celui qui s'y livre ? Des auteurs plus autorisés ont déjà rendu compte des langages du Bourbonnais. Le quatrième tome du monumental ouvrage de Camille GAGNON "Le Folklore bourbonnais", consacré aux parlers, rassemble une somme considérable de termes usités dans l'ensemble de la ci-devant province ; les références à la Sologne bourbonnaise, à Dompierre-sur-Besbre et Pierrefitte-sur-Loire y sont assez nombreuses pour qu'on en puisse tirer, en les regroupant, un lexique substantiel du Nord-Est du département. En sens inverse, le très riche "Dictionnaire Général des Patois Bourbonnais" de Marcel BONIN permet une traduction du français en "bourbonnais" et même, grâce aux distinctions géographiques judicieusement introduites, en parler de chacune des zones linguistiques, parmi lesquelles figurent Sologne et Val de Loire. Parmi ces ouvrages généraux, qui ont l'immense mérite de mettre en évidence parentés et oppositions linguistiques dans un cadre géographique assez large, il convient de faire une place à part au passionnant "Dictionnaire du parler bourbonnais et des régions voisines" de Frantz BRUNET, en raison de l'étude philologique et historique et des références littéraires auxquelles chaque vocable sélectionné donne lieu. Le présent recueil se situe bien plus modestement dans la lignée de la recension des «Mots du Theil » effectuée par Marie BIDET ou du lexique réuni par Claude ROULEAU dans la partie consacrée au parler de son "Essai de folklore de la Sologne bourbonnaise", avec lequel, compte tenu de la proximité de Thiel et de Diou, le présent recueil offre de nombreuses similitudes. Il ne procède pas d’une démarche aussi rigoureuse que celle de BRUNET pour "Le parler de Franchesse" ou de l’Abbé Xavier BOUQUET DES CHAUX pour "Le parler de Châtel-de-Neuvre" et n’a bien sûr pas la prétention de rivaliser avec le mémoire universitaire soutenu en 1943 par Paul VERNOIS : ‘’Essai sur le parler de la Sologne bourbonnaise", ouvrage scientifique d’un linguiste authentique, mais qui laisse malheureusement de côté le canton de Dompierre-sur-Besbre.

 

J'ai recensé quatre types de termes : ceux qu'ignorent les dictionnaires contemporains usuels ; en second lieu certains mots qui ont "par chez nous" un sens différent de ceux qu'indiquent ces ouvrages ; d’autres qui, donnés pour avoir le même sens, sont de nos jours très peu usités ; enfin quelques-uns dont la prononciation locale fait de véritables "doublets" de leurs parents reconnus en français standard. Il ne se prétend ni exhaustif, ni sûr. Le fonds essentiel est constitué de mots et de tournures entendus dans les bouches du couple de paysans qui m'a élevé, de leurs voisins, d'amis nés comme moi "au pays" et qui ne l'ont guère quitté. Mais ces locuteurs de référence usaient aussi, ou usent encore, d'un grand nombre de vocables qui appartiennent au français courant. La richesse de leur lexique variait bien entendu en fonction de la culture de chacun, culture scolaire ou acquise, ne serait-ce que par la lecture d'un journal, mais aussi culture constituée naturellement au hasard des conversations et des rencontres. Rendre un compte exact du langage d'un terroir, même limité en étendue, aurait supposé, à une période donnée, l'enregistrement de multiples conversations, le comptage des occurrences langagières et des fréquences d'emploi. Entreprise de chercheur qui n’était pas mon propos.

 

On ne peut être certain que chaque mot cité soit authentiquement diouxois : mon grand-père était né à Garnat-sur-Engièvre, commune de la Sologne bourbonnaise à quinze kilomètres de Diou, et d'un père lui-même originaire de Dornes, localité de la Nièvre limitrophe de l’Allier. Venue se fixer à Diou à la fin du XIX° siècle, sa famille avait dû importer son vocabulaire et sa syntaxe. Car les mots, comme "les mondes", sont voyageurs : ils migrent au hasard des mariages, des déménagements, des rencontres sur les "plans de foire". L'argot même, rapporté du service militaire, a contaminé la langue originelle. Et de plus chacun en use à sa guise ; de même que le "français" courant peut n'être pas exempt d'impropriétés, de même le patois n'est à l'abri ni des barbarismes ni des solécismes. J'ai connu, pendant la guerre, un vieillard persuadé que, selon leur nationalité, les avions pouvaient être de mauvais ou de "bons bardiers". Tel autre énumérait les "avécongnients" de son âge déjà avancé. Plus répandues sont des déformations comme "liméro" pour "numéro", des confusions comme "comparaître" pour "comparer", "déchiffrer" pour "défricher". Une épicière inventive, disant refuser d’ajouter foi à des racontars, déclarait : ‘’Tout ça, c’est de la jalouseté, de la méchancetise et de la bisquaison’’ ; c’est la même qui, excédée un soir pendant l’occupation, s’était exclamée : ‘’Les Français, dhiors, les Allemands, raouste ! il me faut de l’accalmie et de la reposance.’’ Récemment encore, un sexagénaire disait, en parlant de salade, qu'il avait semé "de la du des moines", au grand amusement de son interlocuteur qui, plus instruit, savait qu'il eût fallu dire, pour parler un diouxois correct, "de la des moines", "la" ayant au pays la valeur démonstrative de "celle".

 

 

 

DES CHAMPS LEXICAUX PRIVILEGIES.

 

On ne s'étonnera guère que le parler de notre village, anciennement peuplé de cultivateurs et de mariniers, soit riche de termes spécifiques touchant aux travaux de la terre et aux cours d'eau. Dans les labours les "laiches" accolées forment des "billons", perpendiculairement limités par les "sieintes", et il faut être riverain de la Loire pour distinguer "un gour" d'une "ganche" et d'une "boire". La verdeur de la langue n'est pas non plus pour surprendre. Mais ici une distinction s'impose, qui tient à un fait de culture : si les mots et surtout les expressions relatifs à l'excrétion foisonnent dans le discours de mes compatriotes, on ne trouve pratiquement pas de termes originaux pour désigner les activités et les organes sexuels : certes un gars peut "arranger", "gaugner" ou "chausser" une "gatte" - et on notera le machisme sous-jacent à ces verbes : comme en français classique, l'homme est sujet agissant et la femme objet passif de l'acte d'amour ; mais s'ils entretiennent une liaison durable, on dira plus volontiers que l'un "va avec" l'autre. Et une maladie vénérienne n'est qu'un "restant de bonne conduite". Les villageois ont une sorte de pudeur : il y a des choses que l'on fait sans doute volontiers, mais dont on ne parle guère.

 

On ne peut pas ne pas remarquer que la langue traduit en revanche la brutalité des moeurs : très nombreux sont les termes relatifs à la bagarre, à la violence : à force de ‘’chanter pouilles’’ à Pierre et Paul, et de ‘’chercher castille’’, on finit par ‘’ramasser baraille’’ et voilà ‘’une batterie’’ qui s’emmanche ! Frapper quelqu'un, c'est l'"astiquer, le "brener", le "beugner", le "cirer", le "panser", le "tanner", le "teugner", lui "foutre une tournée", "une pegnancée", "une peignée", ‘’une tatouille’’ ou ‘’une trifouillée’’. Comment s'en étonner ? Outre le fait que la vigueur corporelle était particulièrement prisée dans un monde où les travaux de la campagne ou de la ‘’marine’’ réclamaient agilité, force et résistance, il faut se convaincre que les "bandes" rivales ne sont pas nées dans les banlieues de la civilisation post-industrielle. Voilà un siècle, les garçons n'allaient au bal dans certains villages voisins qu'en groupe et armés de solides gourdins ; sans doute n'usait-on pas d'armes à feu, et rarement d'armes blanches. Mais des hommes qui étaient jeunes au dix-neuvième siècle sont restés estropiés à vie d'avoir reçu un "mauvais coup" ; et j'ai entendu évoquer à mots couverts une ou deux morts suspectes que de peu actives enquêtes n'avaient jamais élucidées.

 

Les particularités du langage local ne consistent pas seulement dans l'utilisation de termes et de tournures qui lui sont propres ou dans l'attribution d'un sens particulier à des vocables du langage standard. Un Diouxois privilégie également certains mots aux dépens de leurs synonymes. Ainsi du mot "visage" ; pour nos compatriotes, il fait partie du langage précieux et dans le parler courant on emploie systématiquement "figure", au point que le verbe "défigurer" avait chez nous le sens de "dévisager". "Presque", inusité, laisse place à "quasiment" ou à "guère moins". De même, pour évoquer un disparu, on ne dit jamais "feu Untel" mais "défunt" le père Machin. "Autrefois" ; "jadis", "naguère" n'ont pas droit de cité : pour évoquer le temps passé, on vous dira que "dans le temps" les hivers étaient plus rudes. Et si un ancien se remémore sa jeunesse, il commencera le récit de ses souvenirs par "de mon temps" ou "dans mon jeune temps". On trouvera en appendice quelques exemples de ce jeu de "on ne dit pas ... , on dit ..." "On dit ..." mais comment dit-on ? ou plutôt comment prononce-t-on ? Sans jouer au phonéticien, quelques remarques sur les sons paraissent ici indispensables.

 

 








sommaire & contact