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baragouiner (français) - Le mot du jour - Forum Babel
baragouiner (français)
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Pascal Tréguer



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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 15:13 Répondre en citant ce message   

Je pense qu'il y a nettement plus que quelques dérives fantaisistes.

Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, à propos du Dictionnaire étymologique, ou Origines de la langue françoise, par Ménage ; 1650 :

« Cet ouvrage, qui jouit d’une grande réputation du vivant et même longtemps après la mort de l’auteur, est aujourd’hui de moins en moins consulté par les savants. Ménage avait plus d’esprit que de jugement. Comme tous les étymologistes qui l’avaient précédé, il partait de cette idée fort juste que la fantaisie n’a pas présidé à la formation des mots, et, comme il possédait parfaitement le latin, le grec, l’italien, l’espagnol et le français, il s’obstinait à trouver dans ces seules sources la raison pour ainsi dire mathématique de tous les termes de notre langue, laissant de côté le celtique et, à plus forte-raison, le sanscrit, duquel, à l’époque où il vivait, on ignorait jusqu’à l’existence. Aussi, parmi ses étymologies, en compte-t-on un grand nombre qui ne sont que des suppositions plus ou moins ingénieuses, où la science étymologique n’a presque rien à voir. »
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embatérienne
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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 15:48 Répondre en citant ce message   

Pierre Larousse était effectivement fortement impressionné par le sanscrit qu'on a mis à toutes les sauces à son époque. Ménage ne pouvait en faire autant à la sienne, mais il ne limitait pas ses recherches aux langues que cite Larousse ; il suffit de le feuilleter un peu pour constater qu'il embrasse aussi souvent l'arabe et l'hébreu. En tout cas, la consultation, avec précaution, de Ménage est riche de témoignages et d'enseignements. Il est clair que l'étymologie a beaucoup progressé depuis, de même qu'elle a aussi bien progressé depuis Larousse et Littré.
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Pascal Tréguer



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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 16:27 Répondre en citant ce message   

Effectivement, les écrits de Ménage sont riches d’enseignements sur l’idéologie se mettant en place à son époque.

Il revint en effet sur les premières étymologies qu’il avait données de jargon d’une part, et de baragouin d’autre part, respectivement issus de l’espagnol et du breton.

À ces étymologies « étrangères », il en préféra une seule : « barbarus ». Il englobait de cette façon tout discours que l’on ne comprend pas comme étant une langue de barbares au sens étymologique.

Ce qui me fait penser à ce que disait Pierre Guiraud dans Dictionnaire des étymologies obscures (1982) :

« L’étymologie bretonne [de baragouin] est assez improbable, encore que vraisemblable si elle s’appuyait sur quelque document objectif, ce qui n’est pas le cas […]. Cela nous laisse en face d’un composé tautologique du type barater « s’agiter » + gouiner forme de ouiner, « grommeler », couiner « crier » […]. À la lumière de cette forme, baragouiner signifie « grommeler » en « gesticulant » ; et tel apparaît bien le discours d’un étranger. »


Dernière édition par Pascal Tréguer le Thursday 20 Dec 12, 17:55; édité 1 fois
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embatérienne
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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 16:46 Répondre en citant ce message   

L'idéologie se mettant en place à l'époque de Ménage ? Je ne crois pas que les exemples de jargon et baragoin soient suffisants à la définir. Quelle est-elle du reste, cette idéologie de Ménage ?

Citation:
Il revint en effet sur les premières étymologies qu’il avait données de jargon d’une part, et de baragouin d’autre part, respectivement issus de l’espagnol et du breton.

Je ne vois pas d'origine espagnole de jargon, ni chez Ménage ni aujourd'hui dans le TLFi. Quelle est-elle ?
TLFi a écrit:
Étymol. et Hist. 1. 1175-85 agn. « langue étrangère et inintelligible » (Th. de Kent, Alexandre, éd. B. Foster, 70); 2. ca 1180 gargun « gazouillement des oiseaux » (Marie de France, Fables, éd. K. Warnke, 46, 13); 3. début xiiies. « verbiage (allusion aux paroles vides de sens des philosophes) » (Clement Pape, 998 ds T.-L.); 4. ca 1270 gargon « langage spécial, langage des voleurs, argot » (Richard le Beau, 3334, ibid.). De la racine onomatopéique garg- désignant la gorge et les organes voisins et p. ext. leurs fonctions (v. FEW t. 4, p. 254 à 263), le j- initial s'expliquant par le fait que, dans les termes dont le champ sém. est moins proche de l'onomatopée, il y aurait eu une certaine évolution phonét. (alors que le g- a subsisté dans des termes comme gargate, garguette « gorge », v. gargouille); l'évolution sém. de jargon est parallèle à celle de latin* (v. DEAF, col. 255 et 259).
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Pascal Tréguer



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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 17:09 Répondre en citant ce message   

Dans Les origines de la langue françoise (1650), Ménage écrit :

« Iargon : de l'espagnol gerigonza, d'où je crois les Italiens ont fait gergo. Nous disions anciennement gergon. Dans la Farce de Pathelin : gergonner en Limosinois. Couarruvias dit que gerigonza est dit quasi grecigonça, de la langue grecque qui était anciennement peu entendue. D'où vient, dit-il, que ceux-là parlaient grec, qui parlaient un langage non entendu. »

En ce qui concerne l'idéologie, je ne faisais pas allusion à Ménage en particulier, j'ai bien dit de l'époque. Par exemple, c'est l'époque à laquelle l'orthographe française doit « distinguer les gens de lettres d'avec les ignorants et les simples femmes. »
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Pascal Tréguer



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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 17:34 Répondre en citant ce message   

Juste un mot bref : pour en revenir à l'idéologie du XVIIe siècle, il me semble que, parallèlement à la consolidation et à l'affirmation d'un État centralisé (cf. le pouvoir absolu de Louis XIV), tendant à effacer les différences régionales, à uniformiser le pays, la rationalisation et la normalisation de la langue française (avec notamment la création de l'Académie française par Richelieu sous Louis XIII) ont constitué elles aussi un enjeu politique.
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embatérienne
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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 17:54 Répondre en citant ce message   

La version des Origines de 1694, largement augmentée et en principe plus pertinente, à un demi-siècle de distance et d'expérience, abandonne l'intermédiaire espagnol et croit trouver un meilleur rattachement étymologique avec "barbaricus", mais je ne vois pas clairement en quoi cette correction qui remplace une hypothèse fausse par une autre hypothèse fausse s'inscrit précisément dans le vaste mouvement d'idées, indéniable par ailleurs, de la seconde moitié du XVIIe siècle.
Dans les deux hypothèses, on faisait allusion à une langue sentie comme étrangère, le grec pour la première, le "barbare" pour la seconde, et le passage de l'une à l'autre me paraît moins lié à l'idéologie qu'au désir de trouver une étymologie morphologiquement acceptable.
Mais peut-être avez-vous de nombreux autres exemples qui convergeraient vers votre affirmation.
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Pascal Tréguer



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Messageécrit le Thursday 20 Dec 12, 18:16 Répondre en citant ce message   

Vous avez raison. Je crois bien avoir commis l'erreur que je reproche à Ménage : à partir de mon cadre de pensée, j'ai extrapolé en prenant seulement deux exemples (jargon et baragouin), ce qui est tout à fait insuffisant. Il me semblait que faire dériver des mots aussi différents d'une origine commune était un signe de l'uniformisation politique/linguistique que j'avais en tête. Mais il faudrait de nombreux autres exemples.
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embatérienne
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Messageécrit le Monday 24 Dec 12, 15:13 Répondre en citant ce message   

Quelques compléments glanés ici et là, pour éclairer l'origine supposé de baragouin et celle de brouhaha.
D'après Bloch & Wartburg :
Citation:
BARAGOUIN, 1532 (Rab[elais]), au sens moderne; signifie aussi au XVIe s. "celui qui parle une langue étrangère"; attesté en 1391 comme terme d'injure adressé à un journalier, originaire de Guyenne, par des gens d'Ingré (Loiret). On a proposé le lat. Berecyntia, un des noms de Cybèle, à cause du caractère violent des fêtes célébrées en son honneur, mais on ne voit pas par quel intermédiaire ce mot aurait pu pénétrer en français. En outre, l'it. baraonda, qu'on a voulu identifier avec le mot français, avec sa déformation dialectale, baracundia, est un mot du XIXe s. et est empr. de l'esp. barahunda "désordre", qui est lui-même d'origine inconnue. Il faut probablement revenir à l'ancienne étymologie, selon laquelle c'est un emprunt du bret. bara gwin "pain (et) vin", mots avec lesquels les pèlerins bretons demandaient l'hospitalité dans les auberges.

D'après Scheler :
Citation:
BARAGOUIN, mot formé du breton bara, pain, et de gwin, vin; ce sont ces deux mots qui, dans le langage des Bretons, frappèrent le plus l'oreille des Français et qui leur servirent à désigner ce langage inintelligible. Voy. Viilemarqué, Dictionnaire franc. - bret., p. xxxix. L'étymologie bargina, mot du BL. signifiant étranger, est moins probable que celle que nous citons et qui a été adoptée par Diez et Littré. Une explication, tout aussi peu plausible, par bret. bara pain +gwenn, blanc, se trouve au suppl. de Littré. — G. Paris (Rom., VIII, 619) est d'avis que baragouin est de la môme famille que l'it. baracundia, baraonda, confusion, tumulte, dont l'origine hébraïque est démontrée par Caix, Studi, n° 181. — D. baragouiner.
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embatérienne
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Messageécrit le Monday 24 Dec 12, 15:24 Répondre en citant ce message   

Enfin, un long texte tiré de la Revue des Etudes rabelaisiennes :
Citation:

Barragouin. — Au sens de « langage inintelligible », on fait remonter le mot à Rabelais. L'historique de Littré cite, il est vrai, au XIVe siècle, un barragouin, mais son sens paraît si obscur qu'en désespoir de cause le Dictionnaire général a cru devoir le négliger et faire état exclusivement de notre auteur. Et M. Paul Barbier fils a adopté cette manière de voir.

En réalité, le mot a parcouru toute une évolution sémantique avant Rabelais et, à côté de lui, chez les écrivains contemporains. Il s'agit donc avant tout d'éclaircir l’existence antérieure du mot, existence à peu près entièrement contenue dans le texte déjà mentionné du XIVe siècle.

C'est une lettre de grâce de 1391, déjà citée dans Ducange (où l'a prise Littré), mais d'une façon incomplète. Grâce à l’obligeance de M. A. Thomas, je suis à même d'en donner un extrait plus ample (Arch. nat., JJ 141) : « En la ville d'Ingré, près d'Orléans..., certains couvreurs jetterent des pierres et du mortier audit Jehan et l'appellerent sanglant barragouin et tant que icellui jour sur le tart ledit Jehan, qui avoit beu du vin et du mousi, courroucié des injures, leur dist : « Beaux seigneurs, je ne suis point barragouin mais suis aussi bon christian, d'aussi bonnes gens et aussi bons François que vous estes. » Lesquels couvreurs derechef lui dirent : « Va t'en, barragouin »

Quelle est au juste la valeur de l'injure « sanglant barragouin » que les couvreurs lancent à ce pauvre Jehan? Il est certain que le sens moderne du mot n'y est pour rien. Le barragouin de ce passage y signifie à peu près la même chose que le baragouineux de Molière (Fourberies de Scapin III, 2 : « Peste soit du baragouineux ! »), ou plus explicitement que le bargouin du patois de l'Yonne : « Celui qui parle entre ses dents, d'une manière inintelligible et en contrefaisant sa voix » (Jossier). Bouchet donne expressément ce sens à notre mot (Serées, éd. Roybet, V, 84) : « Quand nous voulons dire qu'un homme parle mal, nous l'appelons barragouin... » et une trace de cette acception première du mot se trouve même chez Rabelais : « Les Barragouins et les Accoursiers... » (II, 11), c'est-à-dire ceux qui baragouinent dans leurs commentaires. Le même mot s'appliqua ensuite à l'étranger qui parle mal, qui bredouille, évolution de sens analogue à βἀρβαροσ : de là, dans le texte du XIVe siècle, l'opposition de barragouin à Christian et à François. Quant à l'épithète « sanglant », qui y accompagne le mot et qu'on rencontre fréquemment en ancien français, il répond à peu près à « vilain ». Dans une lettre de grâce de 1397, donc contemporaine de la nôtre, trois jeunes filles qui avaient mangé du fruit d’une certaine Jehanne, sont appelées par cette dernière : « Sanglantes hardelles ! » ; et un mari trompé se voit appelé, dans un document de la même époque : « Sanglant bernoux » Dans le Mystère de la Passion de Gréban, du XVe siècle, le bedeau, le diable, etc., portent également l'épithète de sanglant. En un mot, c'est une injure vague qui est loin d'avoir sa valeur étymologique; de sorte que le sanglant barragouin de notre texte pourrait être interprété : misérable étranger! (= bredouilleur), vilain mécréant! Rappelons que l'ancien grec βἀρβαροσ, dont le sens initial a été également « bègue » (le sanscrit barbaras a encore ce sens), a fini par désigner non seulement l'étranger, c'est-à-dire le non grec et sa langue inintelligible, mais encore le non civilisé, grossier et cruel.
Ce premier point une fois mis en lumière, passons à la deuxième acception du mot : langage inintelligible. Le même terme qui désignait d'abord le bègue, le bredouilleur, celui qui parle d'une manière peu intelligible, fut appliqué ensuite au langage de ceux qui balbutient : la confusion a passé de la personne qui parle confusément à ce qu'elle dit à tort et à travers. Ce sens, qui est seul resté dans la langue littéraire, est également antérieur à Rabelais. Je le trouve dans une farce du XVe siècle (Ancien théâtre français, II, 398), où il désigne précisément une langue étrangère, l'arabe : « Je croy que c'est un Sarrasin, car il parle barragonnoys. » Et, de même, Pantagruel répond au discours de Panurge en langue germanique (II, 9) : « Mon amy, je n'entends point ce barragouin, » ce qui rappelle le synonyme haut-allemand chez le même (IV, Prol.] : « Je n'v ai entendu que le haut-allemand... » Cotgrave accompagne de cet appellatif les termes d'origine argotique (par exemple entrever, to understand, Barrag.) et du français, ou plutôt de la forme dialectale bargouin, dérive le hollandais bargoensch argot des merciers.

De « discours confus » à « confusion » il n'y a qu'un pas: c'est le cas du dérivé rabelaisien barragouinage, embrouillamini (III, 22] : « ... L'église romaine, quand elle se sent emburelucoquée d'aucun barragouinage, d'erreur ou de hérésie... »

En somme, baragouin a parcouru les étapes suivantes :

1. Celui qui bredouille ou qui baragouine (Yonne, etc.; Bouchet et Rabelais) ;

2. Étranger, de langue ou de mœurs (lettre de grâce de 1391; Montaigne, etc.);

3. Langue étrangère ou inintelligible (farce du XVe siècle, Rabelais, langue moderne);

4. Confusion de voix, de paroles, d'opinions (Rabelais);

5. Bruit confus (voir ci-dessous, dans le patois savoyard).

Voilà l'état chronologique et sémantique du mot. Passons maintenant aux hypothèses émises sur son origine.
Elles se réduisent aux suivantes :

1. Hébraïque (Barad, voir ci-dessous);

2. Latine : barbaracuinus (Ménage); Caseneuve et Don Carpentier (dans Ménage et Ducange), rapprochent baragouin de barginna, bargenna, barrigena βἀρβαροσ, peregrina (chez Pline et Pomp. Mêla); mais l'interprétation et la leçon sont également douteuses : Pline mentionne un peuple africain Bargeni et Mêla appelle barrigenœ, les prêtresses gauloises habitant l'île de Sena, aujourd'hui Sein ;

3. Celtique : Pott [Zigeuner, I, 11) tire notre mot du gaélique beargna, « the vernacular language of a country. »

Bas-breton : Bouchet, dans le passage cité plus haut, remarque que « barragouin est autant à dire comme si nous disions : il parle breton, car bara en breton, c'est-à-dire du pain, et gouin du vin ». Cette étymologie a joui d'une grande faveur, étant admise par Diez et Littré. Le Dictionnaire général remarque à cet égard (Introduction, i3) : « Baragouin est incontestablement français, mais qu'il soit réellement emprunté au bas-breton, voilà qui est loin d'être assuré. »

Je crois également que le terme est d'origine indigène. D'abord la finale. Le patois de l'Yonne, qui possède bargouin, au sens déjà cité, connaît également : bagouin, homme qui parle sans cesse en bredouillant (à côté de bagouiller, bavarder), et farfouin celui qui parle du nez là côté de farfouiller, bredouiller). Ce suffixe est, on le voit, d'une nature spéciale et s'attache à des thèmes qui expriment un bruit confus (cf. encore, en français, tintouin qu'on rencontre d'abord dans Rabelais, I, 2).

Cela nous amène à dire que baragouin (forme amplifiée de bargouin] est d'origine dialectale et appartient à un des patois du Centre. On y trouve, outre le bargouin de l'Yonne, les formes : Rhône, bargouin, celui qui parle à tort et à travers (d'où bargouind, jaser, bredouiller) ; Limousin, baragouin, bavardage; Languedoc, maragouin, ibid., à côté du savoyard maragouin, baragouin (maragouinà, baragouiner), et maragrouin, bruit (i fa on maragrouin, il fait trop de bruit), sens généralisé qu'on retrouvera plus bas. Ajoutons le poitevin bergouner, bregouner, jargonner, répondant au provençal bargouneja, bredouiller, à côté de bargalha (bargoulha) et bargata, au même sens.

Toute cette famille de mots accuse un primitif barg, bargà, ce dernier familier au provençal avec le double sens de : broyer le chanvre et bavarder. La notion de « balbutier » remonterait ainsi, en dernier lieu, à celle de briser ou rompre : Baragouiner une langue, c'est l'écorcher, l'altérer en la prononçant de manière à la rendre inintelligible. Et cette association d'idées n'est pas rare : l'ancien français despaner, le roumain a rupe (o limba) et l'allemand radebrechen réunissent les acceptions de rompre et d'écorcher une langue.

Avec cette dernière constatation, l'histoire de baragouin est close, en ce qui concerne le français et le provençal. Cependant, le mot trouve un pendant dans la Haute-Italie, d'où il a pénétré en Toscane sous la double forme baracundia et baraonda, au sens de confusion ou de désordre (cf. plus haut le correspondant savoyard). Le terme italien est devenu à son tour : baraunda, en espagnol, et barafunda, marafunda [cf. ci-dessus maragouin), en portugais, au sens de cohue ou grand bruit. Les étymologistes ont cherché bien loin l'origine de baracunda dans l'hébreu*, dans le latin**, etc. En réalité, cet équivalent de notre baragouin est originaire de la Haute-Italie et se rattache de près à la famille des mots provençaux cités plus haut ; bornons-nous à citer le piémontais bragalé, bavarder, qui est inséparable de son synonyme provençal bargalha; la finale onda rappelle celle du lyonnais jabonda, bavard.

Pour conclure, je crois que baragouin et baracunda (ou baragunda; cf. le sicilien baragunna) sont proches parents, mais que, tout en ayant le même point de départ, ils ont subi ultérieurement des vicissitudes qui les ont rendus étrangers l'un à l'autre.

* Caix (Studi, p. 181) tire le mot de la formule hébraïque baroukh 'adonai (sois béni, Seigneur!) et M. Barad (Zeitschrift fur romanische Philologie., t. XVII, p. 562) dérive baragouin et baraonda de l’arétin baruccabà, confusion, à savoir de l’hébreux baroukh habbah! (béni et bien venu!). L'étymologie de Caix a trouvé l'approbation de Gaston Paris (endroit cité) : « L'origine hébraïque du mot baracunda paraît assurée. »

** Tout récemment, M. Biadene (Miscellanea Ascoli, p. 571) fait venir baraonda d'un prétendu latin barabundare (dont le premier élément serait le latin volutare), le pendant de barbaricuinus de Ménage.
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Papou JC



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Messageécrit le Monday 24 Dec 12, 17:06 Répondre en citant ce message   

Très intéressant, bravo pour cette trouvaille. On en redemande !

Par la bande, outre l'argotique entraver, dont on apprend l'ancienneté sous la forme entrever, le passage sur sanglant permet de comprendre la faveur dont jouit son équivalent anglais bloody, toujours bien vivant, lui avec ce sens de "satané" que sanglant a perdu.
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Xavier
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Messageécrit le Tuesday 25 Dec 12, 23:44 Répondre en citant ce message   

Oui, bravo !
Je constate qu'on a de nombreux exemples de termes proches de "baragouiner". En revanche, je ne vois pas de trace d'un texte ancien avec ce fameux "pain" et "vin" du Breton.

Pour compléter, voici ce que dit Frédéric Mistral dans son Trésor du Félibrige :
bargouïn, baragouin (limousin), maragouin (languedocien) : baragouin. Il note aussi le hollandais bargoens (argot). Et présente un origine romane bergonh, bourguignon.
Là, c'est sans aucun doute une erreur.
verbe : bargouïna
bargouïnage (action de baragouiner)
bargouïnaire : celui qui baragouine

bargouneja : jargonner, jaser, balbutier. Il rattache à bargouna, bregouna : broyer le chanvre ou le lin. Mistral rattache ces mots à la même origine (germanique) que le français broyer.

De même bargalié : babillard, bavard (Languedoc), qu'il relie à barjaire, bargaire : broyeur de chanvre ou de lin, mais aussi grand parleur, hâbleur, bavard. Même origine que le précédent.

Si on suit Mistral, ces termes seraient donc à rattacher à l'idée de broyer. Ils ne feraient donc pas partie de la même famille que notre baragoin.
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Papou JC



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Messageécrit le Wednesday 26 Dec 12, 6:56 Répondre en citant ce message   

Xavier a écrit:
Si on suit Mistral, ces termes seraient donc à rattacher à l'idée de broyer. Ils ne feraient donc pas partie de la même famille que notre baragoin.

Tu veux dire "feraient donc partie" ? Car c'est bien justement ce que dit le texte des Etudes Rabelaisiennes : "Toute cette famille de mots accuse un primitif barg, bargà, ce dernier familier au provençal avec le double sens de : broyer le chanvre et bavarder."
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Xavier
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Messageécrit le Wednesday 26 Dec 12, 12:18 Répondre en citant ce message   

Il faudrait en savoir plus sur l'origine du terme broyer, qui est assez complexe. ce terme serait d'origine germanique.
Et on serait partie de l'idée de broyer à celle de bavarder (je suppose que le bavardage évoque la machine qui broie du chanvre).

C'est en tout cas ce qu'indique Mistral. Mais il a pu se tromper : c'est pourquoi j'utilise le conditionnel.


Dernière édition par Xavier le Wednesday 26 Dec 12, 13:56; édité 1 fois
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embatérienne
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Messageécrit le Wednesday 26 Dec 12, 13:06 Répondre en citant ce message   

Papou JC a écrit:
le texte des Etudes Rabelaisiennes

Je ne l'avais pas précisé plus haut, mais l'étude est du grand spécialiste de la langue de Rabelais, Lazare Sainéan.
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