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Hésiode et les enfants de la Nuit - Forum grec - Forum Babel
Hésiode et les enfants de la Nuit
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Outis
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Inscrit le: 07 Feb 2007
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Messageécrit le Thursday 18 Apr 19, 8:31 Répondre en citant ce message   

Ἀμφιλογίαι
Construite avec le préfixe ἀμφι- « de part et d'autre, double », contrairement à l'amphibologie (de ἀμφιβολία « ambiguîté »), l'ἀμφιλογία n'est pas un discours à double sens mais un double discours, une Dispute, une Contestation, soit qu'il y ait deux locuteurs aux avis contraires, soit un seul qui exprime ses doutes.
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Outis
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Inscrit le: 07 Feb 2007
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Messageécrit le Friday 19 Apr 19, 11:15 Répondre en citant ce message   

Δυσνομίη
Formé à partir de νόμος « usage, loi » (à distinguer de νομός « pâture, résidence, district ») et du préfixe péjoratif δυσ- (cf. dyspepsie, dysenterie, etc.), la δυσνομία est le non-respect des lois, le non-droit. Le Mépris des lois de Leconte de Lisle est une bonne traduction.
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Outis
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Messageécrit le Sunday 21 Apr 19, 10:50 Répondre en citant ce message   

Ἄτη
Il faut partir du vieux verbe ἀάω « nuire à, égarer ». Des formes dialectales témoignent d'un ancien digamma dans un *ἀϝα- qui n'en dit guère plus, même si un lien avec le préfixe sanskrit ava- « au loin, en bas » impliquant dépréciation ou manque de respect, peut être imaginé. De là, avec contraction, on obtient le nom verbal ἄτη « faute, erreur, malheur » qui donnera son nom à la déesse Atè.
Une déesse Atè est le daïmôn naturellement envoyé par les dieux quand ils veulent égarer quelqu'un.
« Une » déesse Atè, car il n'est pas sûr que la fille d'Éris soit la même Atè que la fille de Zeus et d'Héra qui porte ce nom et qui est envoyée par Héra pour tromper Zeus et faire ainsi d'Eurysthée un roi en place d'Héraklès (Iliade, XIX, vv. 85 ss.)
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Outis
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Messageécrit le Sunday 21 Apr 19, 17:54 Répondre en citant ce message   

Ὅρκος
Le masculin ὅρκος a désigné l'ojet sur lequel on prête serment (l'eau du Styx pour le Grand Serment des Dieux) puis le serment lui-même, puis Celui, enfant du serment, qui poursuit les parjures. Cet Horkos est un daïmôn qui dépend de Zeus, on voit à Olympie l'autel de Zeus Horkios où juges et athlètes prêtaient serment avant les Jeux.

Hérodote nous aurait conservé une réponse faite par la Pythie (faite plus ou moins de fragments d'Hésiode) à un Spartiate nommé Glaucos qui envisageait de se parjurer pour conserver un dépôt :
Hérodote, Histoires, VI-86c a écrit:
γλαῦκ᾽ Ἐπικυδείδη, τὸ μὲν αὐτίκα κέρδιον οὕτω
ὅρκῳ νικῆσαι καὶ χρήματα ληίσσασθαι.
ὄμνυ, ἐπεὶ θάνατός γε καὶ εὔορκον μένει ἄνδρα.
ἀλλ᾽ ὅρκου πάις ἐστίν, ἀνώνυμος, οὐδ᾽ ἔπι χεῖρες
οὐδὲ πόδες: κραιπνὸς δὲ μετέρχεται, εἰς ὅ κε πᾶσαν
συμμάρψας ὀλέσῃ γενεὴν καὶ οἶκον ἅπαντα.
ἀνδρὸς δ᾽ εὐόρκου γενεὴ μετόπισθεν ἀμείνων.
le traduisant, Ph.-E. Legrand a écrit:
Glaucos fils d'Épikydès, sur le moment ce que tu dis offre des avantages : remporter la victoire, s'emparer de richesses par un serment. Jure, puisqu'aussi bien, la mort atteint également l'homme dont les serments sont sincères. Mais du Serment naît un fils, un fils sans nom et qui n'a ni mains ni pieds ; rapide pourtant, il poursuit le coupable jusqu'à ce qu'il le saisisse et détruise toute sa race, toute sa maison. De l'homme aux serments sincères, la race est plus prospère dans la suite des temps.
l'adaptant, Marguerite Yourcenar a écrit:
Parjure-toi, Glaucus, car le profit est vaste,
Et l'homme droit mourra comme celui qui ment.
Parjure-toi ; le gain est grand pour un moment.
Mais la Parole a un rejeton anonyme,
Sans pieds, mais qui poursuit, sans mains, mais qui dévaste
La race et la maison que souille un faux serment.
Et heureux les enfants dont le père est sans crime !
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Outis
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Inscrit le: 07 Feb 2007
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Lieu: Nissa

Messageécrit le Monday 22 Apr 19, 11:39 Répondre en citant ce message   

Νὺξ et sa descendance, un bilan.
Il n'y a pas de difficulté sur le nom usuel de la Nuit. νύξ répond au latin nox, au sanskrit nakta, à l'allemand Nacht et à bien d'autres.

On peut s'étonner un peu plus de trouver dans les enfants des daïmonès qui ne sont pas si mauvais que ça. Horkos n'est pas gentil mais il est du côté du bien : il ne s'attaque qu'aux parjures et il est aisé de lui échapper en étant simplement sincère et fidèle. Philotès, lui, n'a vraiment aucun trait négatif. Même si certains amis peuvent être parfois excessifs, on ne saurait guère les prendre comme des Maux …

C'est peut-être se méprendre sur le sens de la Nuit en Grèce. Elle n'est pas que le temps des larcins, des adultères et des crimes, elle est aussi celui de l'amour et de la fête. Clément d'Alexandrie (Protreptique, 113,3) nous rapporte une maxime d'Héraclite où la nuit ne s'appelle pas la nuit :

εἰ μὴ ἥλιος ἦν, εὐφρόνη [ἄν] ἦν « s'il n'y avait pas de soleil, il y aurait la nuit » (ça a un peu l'air d'une ânerie)

Εὐφρόνη
Formé comme un féminin de εὔφρων « gai, joyeux, bienveillant, charmant », εὐφρόνη est, de façon largement attestée, un euphémisme pour νύξ « nuit » :
Hésiode, Travaux, 559-560 (trad. P. Mazon) a écrit:
τῆμος τὤμισυ βουσίν, ἐπ᾽ ἀνέρι δὲ πλέον εἴη
ἁρμαλιῆς: μακραὶ γὰρ ἐπίρροθοι εὐφρόναι εἰσίν.

Alors, si les hommes ont besoin d'une ration plus forte, que celle des bœufs en revanche soit réduite de moitié : les longues nuits sont là pour faire compensation.
Pindare, Néméennes, VII, 1-4 (trad. A. Puech) a écrit:
Ἐλείθυια, πάρεδρε Μοιρᾶν βαθυφρόνων,
παῖ μεγαλοσθενέος, ἄκουσον, Ἥρας, γενέτειρα τέκνων: ἄνευ σέθεν
οὐ φάος, οὐ μέλαιναν δρακέντες εὐφρόναν

Ilythie, assistante des Moires aux pensées profondes, fille d'Héra la puissante, écoute, génitrice des enfants ! Sans toi nous ne verrions pas le jour, ni l'heure bienfaisante des ténèbres
Hérodote, Histoires, VII.12 (trad. Legrand) a écrit:
μετὰ δὲ εὐφρόνη τε ἐγίνετο καὶ Ξέρξην ἔκνιζε ἡ Ἀρταβάνου γνώμη
Mais, quand vint l'heure du repos, l'opinion d'Artabane commença d'inquiéter Xerxès
Sophocle, Électre, v. 19 (trad. P. Masqueray) a écrit:
μέλαινά τ᾽ ἄστρων ἐκλέλοιπεν εὐφρόνη
et la nuit a cessé avec l'obscure clarté des étoiles


On notera la difficulté qu'ont eue les traducteurs, grands érudits, pour rendre la complexité du sens.

Voilà qui, peut-être, éclaire, et la pensée d'Héraclite (qui n'était pas si bête), et la trace d'amitié qui s'est glissée parmi les maigres bêtes de la nuit …
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Ion
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Messageécrit le Wednesday 01 May 19, 11:07 Répondre en citant ce message   

Philotès
Dans sa revue des enfants de la Nuit, Outis a bien remarqué que le mot φιλότης philótēs « amitié, affection, entente, sympathie » détonne dans une liste de rejetons sinistres. Vers 1875 déjà, le philologue néerlandais Henrik van Herwerden s’en était avisé : il avait fait disparaître le mot en corrigeant Ἀπάτην τέκε καὶ Φιλότητα Apátēn téke kaì philótēta « elle enfanta Apatè (Tromperie) et Philotès » en Ἀπάτην ἔτεκεν δολόμητιν Apátēn éteken dolómētin « elle enfanta Apatè à l’intelligence rusée ». Correction insoutenable, inspirée par une école néerlandaise dominée par Cobet dont les innombrables corrections faisaient rire.

Car la philótēs, dans une acception secondaire, n’est pas sans rapport avec la tromperie. Cette acception est représentée une bonne vingtaine de fois dans la Théogonie, par exemple au v. 125 :

Ἐκ Χάεος δ' Ἔρεβός τε μέλαινά τε Νὺξ ἐγένοντο·
Νυκτὸς δ' αὖτ' Αἰθήρ τε καὶ Ἡμέρη ἐξεγένοντο,
125 οὓς τέκε κυσαμένη Ἐρέβει φιλότητι μιγεῖσα.


"Du Chaos sortirent l’Érèbe et la Nuit obscure. L'Éther et le Jour naquirent de la Nuit, qui les conçut en s'unissant d'amour avec l'Érèbe."

Ici, philótēs désigne une « tendresse » bien spéciale, c’est l’élan amoureux qui conduit à l’union charnelle, vue ici comme un mélange (μιγεῖσα « s’étant mêlée », de μίγνυμι « mélanger »). Le mot grec est peut-être ici une manière lénifiante de désigner la chose.

Or, c’est bien connu, l’élan amoureux peut faire des victimes. Ainsi Zeus au chant 14 de l’Iliade, séduit et endormi par Héra qui veut neutraliser son mari pour favoriser les Grecs. À son réveil au chant 15, le dieu se fâche :

Il. O-15, 31s.
τῶν σ᾽ αὖτις μνήσω ἵν᾽ ἀπολλήξῃς ἀπατάων,
ὄφρα ἴδῃ ἤν τοι χραίσμῃ φιλότης τε καὶ εὐνή,
ἣν ἐμίγης ἐλθοῦσα θεῶν ἄπο καί μ᾽ ἀπάτησας.


« […] Je te rappellerai ces faits, pour que tu renonces
à tes tromperies, afin que tu saches s'ils te serviront,
ton amour et cette couche, où tu t'es unie à moi, quittant
les autres dieux, et m'as trompé ! »

La même association de termes se trouve encore dans la description des pouvoirs d’Aphrodite
Théogonie, 201s
ταύτην δ' ἐξ ἀρχῆς τιμὴν ἔχει ἠδὲ λέλογχε
μοῖραν ἐν ἀνθρώποισι καὶ ἀθανάτοισι θεοῖσι,
205 παρθενίους τ' ὀάρους μειδήματά τ' ἐξαπάτας τε
τέρψιν τε γλυκερὴν φιλότητά τε μειλιχίην τε.

Dès l'origine, jouissant des honneurs divins, elle obtint du sort l'emploi de présider, parmi les hommes et les dieux immortels, aux entretiens des jeunes vierges, aux tendres sourires, aux innocents(1) artifices, aux doux plaisirs, aux caresses de l'amour et de la volupté. (207)
(1) qualification absente du grec, ajoutée par le traducteur pour garder au passage sa tonalité affective.

C’est ce que nous dit encore La Fontaine :
« Amour, amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire : Adieu, prudence !
 »
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Outis
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Lieu: Nissa

Messageécrit le Thursday 02 May 19, 7:47 Répondre en citant ce message   

Merci, Ion pour ces très intéressantes et fines précisions. Peut-être faut-il cependant en limiter la portée à Hésiode lui-même plutôt qu'à la langue et à l'idéologie dont elle témoignerait, ce qui serait cohérent avec la virulence ailleurs de l'auteur contre Pandore (race maudite des femmes) et son acrimonie générale (son frère, les rois). Chez Homère, la dépréciation du couple φιλότης τε καὶ εὐνή me semble surtout contextuelle.
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