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Kippour, kiper, Jour du Grand Pardon - Cultures & traditions - Forum Babel
Kippour, kiper, Jour du Grand Pardon

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rejsl
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Inscrit le: 14 Nov 2007
Messages: 3514
Lieu: Massalia

Messageécrit le Monday 28 Sep 20, 17:21 Répondre en citant ce message   

Plutôt que de faire un exposé sur les coutumes, le déroulement de cette fête juive chez les Ashkénazes, je laisse la parole à Bella Chagall , plus connue comme muse de son célèbre mari, le peintre Marc Chagall. Mais Bella, vers la fin de sa vie a écrit un recueil de textes sur son enfance et sa jeunesse à Vitebsk. Elle écrivait en yiddish. Le livre est paru , après sa mort, publié par Marc Chagall , lui-même, et traduit en français, à partir du yiddish, par leur fille Ida Chagall.

Brenedike likht , titre initial, publié en France sous le titre " Lumières Allumées " chez Mercure de France.


..........................................................................
Le Grand Pardon.




Un air tout autre, un air pesant, opaque , plane sur la nuit du Grand Pardon.

Toutes les boutiques sont fermées depuis longtemps. Leurs volets noirs sont clos, semble-t-il, pour l'éternité. Le ciel est noir aussi comme si Dieu lui-même - puissent les cieux nous en préserver ! ...l'avait déserté. C'est terrifiant de marcher par les rues. Peut-être le Seigneur te punira-t-il et tu te casseras la jambe?

Je tressaille : un rire éclate quelque part au loin.

Les Gentils n'ont pas du tout peur. Ils rient , même le jour du Grand Pardon.

Dans ma tête , résonnent encore les cris du coq blanc du sacrifice de papa.

Un sombre sacrificateur décharné s'est introduit tard hier soir, furtivement, dans notre cour. A travers les pans de son paletot un long couteau a lui. Il a pourchassé le coq blanc qui a crié, secouant la cour de ses clameurs. D'autres coqs le suivaient, avec des cris irrités.

La cuisinière a saisi un coq par une patte , mais il s'est échappé. La cour s'est emplie de plumes.

Telles mille cloches qui appelleraient à l'incendie, ainsi la cour a résonné des glapissements des coqs, de leurs cris de guerre.

Mais petit à petit, les coqs se sont vidés de leur force. Le calme, la tranquillité reviennent.

Ma blanche poulette et celle de maman, de peur se sont tapies dans un trou. On les entend seulement gémir et doucement caqueter.

La cuisinière a attrapé les deux petites poules d'un seul coup et les a déposées aux pieds du sacrificateur. Du sang s'est répandu sur le sol de la véranda. Avant que je ne sois revenue à moi, tous les coqs, toutes les poulettes sont déjà abattus. De leurs petits cous, des perles de sang roulent. Le sang a éclaboussé leurs plumes blanches. On les a laissés refroidir dans le sombre froid.

Je me souviens comme ma petite poule palpitait entre mes mains quand je la faisais tournoyer au-dessus de ma tête . Je tremblais pendant la prière moi aussi. Mes doigts rebondissaient dès qu'ils effleuraient son petit ventre. Elle lançait un cri, essayait de voleter au-dessus de moi comme un séraphin blanc.

Je lève mes yeux du livre de prières , voulant jeter un regard sur la bête. Elle crie et glousse comme si elle me demandait grâce.

Je n'entends pas les prières qu'on me souffle. Et soudain la crainte s'empare de moi que la poulette me fasse quelque chose sur la tête. ..

Maman m'appelle. Je vois de loin comme ses yeux brillent, comme ses mains se meuvent calmement. Elle se prépare, semble-t-il à étreindre quelqu'un. Elle me dit de tenir les mèches pour les grandes bougies de cire , qui brûleront à la synagogue.

Elle libère la première mèche.

"Pour mon cher époux, pour Shmuel Noah. Puisse -t-il être en bonne santé et vivre jusqu'à cent vingt ans ..."

Elle étire la mèche, la bénit , l'arrose de ses larmes et passe sur elle un gros morceau de cire comme si elle voulait l'enduire de bienfaits.

" Tiens fort le bout de la mèche, Bachenka "

- Pour mon fils chéri, pour Isaac. puisse-t-il être en bonne santé et vivre dans le bonheur et la joie jusqu'à cent vingt ans ..."

Elle retire la seconde mèche et la cire avec force .

" Pour ma fille ainée, pour Anna..."

les noms s'égrènent, les mèches s'effilent, jaunies de cire et de larmes. je peux à peine tenir les extrémités libres d'enduit. Elles glissent dans mes doigts. Je les retiens de toutes mes forces.

Maman prie longuement pour chaque enfant, chaque parent. je ne sais plus ce qu'elle murmure. Avec chaque nom, une larme tombe sur la mèche et se mélange à la cire. Une grosse chandelle est déjà prête.

" Pour mon père, pour mon père défunt, Baruch-Aaron, puisse-t-il reposer à jamais au Paradis ! Mon père, plaide pour nous, pour moi et mon époux et mes jeunes enfants. demande à Dieu pour nous tous, santé et bonheur. "

Maman sanglote. Elle ne voit presque plus les mèches , qui tremblent dans ses mains. " Que de longues années nous soient données ! ... Pour ma mère défunte, Aïga, puisse-t-elle bien prier pour nous ! Maman, ne délaisse pas ton unique fille, Alta ! " demande-t-elle à la mèche étirée .

Elle aurait voulu certainement rester le plus longtemps possible avec sa mère . Elle ne laisse pas sortir de ses mains la mèche et doucement promène sur elle la cire.

Que de longues années vous soient accordées !...Pour mon petit enfant défunt , mon fils Benjamin !" Elle se remet à pleurer.

ici je n'en peux plus. je pleure moi-même sur mon petit frère d'un an que je n'ai jamais connu.

Maman me regarde à travers ses larmes , reprend du souffle et essuie son nez. Les mèches deviennent de plus en plus épaisses.

Comme en visite apparaissent les parents défunts des familles proches ou lointaines. Pour chacun, maman laisse tomber un pleur , un salut qu'elle lui adresserait. je n'entends plus guère leurs noms. C'est comme si j'errais par un cimetière inconnu. Je ne vois que des pierres tombales, je vois seulement des fils qui s'étirent .La peur me gagne : tant de parents morts se sont allongés et tressés sur les mèches de maman.

Allons-nous également, nous les vivants, briller comme les âmes défuntes?

Je suis contente lorsque le bedeau, qui attend les bougies , les emporte à la synagogue.

Epuisée, je vais dormir.

le lendemain, on nous bouscule , dès le matin, très tôt. On nous donne un petit fortifiant avant le jeûne et on nous fait encore réciter une bénédiction.

Nous cherchons à accomplir de bonnes actions. Les frères, mutuellement, se demandent pardon.

" Abrachka , Tu n'es pas fâché contre moi? " Je me lance vers mon frère. Je me souviens : je n'ai pas toujours fait ce qu'il voulait.


Maman descend dans la cour chez un de nos voisins avec lequel elle s'est querellée. elle demande instamment qu'il lui pardonne.

Les frères se changent, se préparent pour la synagogue. Ils ne se parlent presque pas. Ils ne se bousculent même pas comme si une angoisse les étreignait.

A distance, ils attendent que maman ait terminé de bénir ses bougies. Alors, ils vont d'abord vers papa, ensuite vers maman et leur souhaitent une bonne année.

Sur chacun d'eux, les parents appliquent les mains et bénissent chaque tête inclinée. Même les grands frères ont l'air de petits enfants sous les mains tendues des parents. Moi, la benjamine, je m'approche la dernière.

Papa, les yeux baissés, touche ma tête et j'étouffe sous les larmes qui affluent. J'entends à peine les prières qui me bénissent. Sa voix se fait rauque.
il me emble que je commence à brûler sur la grande bougie que maman a tressée. Purifiée, je sors du cercle ardent des mains de papa, mains lumineuses, derrière les prières et les larmes , mains bonnes et blanches.

Je me réfugie sous les mains fragiles de ma mère.

Auprès d'elle, je m'apaise un peu. Ses larmes me sont plus familières. j'entends ses prières simples venues du cœur. Je ne veux plus du tout m'éloigner de ses mains et, en effet, j'a froid dès que cesse au-dessus de ma tête le murmure des benedictions.
On se hâte d'aller à la synagogue.

" Bonne fête :" Papa s'approche de maman et lui tend la main.

" Bonne fête" répond maman, les yeux baissés.
..................

Je reste seule à la maison. Les bougies brûlent religieusement, chaudement. Je prends place pour " Les Louanges du Seigneur "

A mes oreilles résonnent encore les bénédictions de papa. je me bats la poitrine pendant le " j'ai pêché"

j'ai peur. J'ai, sans doute, plus de péchés qu'il n'y en a énumérés dans le livre.

j'ai chaud à la tête.

Les lettres hébraïques commencent à s'élever , à s'étendre. Jérusalem oscille devant mes yeux. J'aimerais la soutenir de mon gros livre de prières que mes deux mains tiennent fermement.

Je clame à Dieu et je ne m'écarte pas du mur jusqu'à ce que je ne sache plus que demander.

Les enfants reviennent de la synagogue. Maison déserte, table vide : seule une nappe blanche luit avec nostalgie sous les bougies fumantes. Nous ne savons où nous mettre. Nous allons dormir.

Le lendemain matin, quand je me réveille, tous sont depuis longtemps partis pour la synagogue. Une fois de plus, je suis seule à la maison.

je me rappelle tout ce que je dois faire , je me passe de l'eau seulement sur le bout des doigts, je ne me lave même pas les dents, et la bouche sèche, je commence de nouveau à prier.

Des camarades non juives arrivent , veulent répéter avec moi le travail de classe. je ne bouge pas jusqu'à ce que j'ai fini la prière.

Je m'en vais en courant chez grand-père .Il est vieux, malade, et lui aussi est resté seul à la maison; Le rabbin de Bobruik- grand-père est un de ses disciples - a recommandé que grand-père ne jeûne pas. Il doit prendre une cuillère de lait toutes les heures . Je cours la lui donner.

Grand-père prie. Il ne me regarde même pas et fond en un doux sanglots. La cuillérée de lait tremble entre mes mains , se renverse sur mes doigts.
Les larmes de grand-père tombent dans la cuiller , se mêlent au lait. A peine humecte-t-il ses lèvres blêmes et il sanglote de plus fort. Le cœur brisé, je retourne à la maison.

" Bachoutka, viens, prends quelque chose ! Tu dois déjà avoir l'estomac dans les talons !" Notre Sacha m'adjure d'aller dans la cuisine manger avec elle un morceau de poulet froid.

je suis fâchée contre moi-même de ne pas jeûner toute la journée. Chaque année, je supplie maman qu'elle me le permette. Je ne peux pas manger après les pleurs de grand-père, après avoir vu papa avec son visage pâle, épuisé, rentrer à la maison. Il revient de la synagogue pour se reposer un peu. Avec ses lèvres blanches, sa lévite blanche, ses chaussettes blanches, il a l'air - que Dieu nous en préserve !- de n' être plus vivant. Il me semble que son âme est devenue toute pure et transparaît à travers ses vêtements blancs. je me mets à prier avec plus de force encore.

Je voudrais être aussi pieuse que papa , au moins un tout petit peu.

Maman reste à la synagogue la journée entière. Avant la prière du " Moussaf" je vais la trouver, voir comment elle va. On n'entend plus le chantre. La nef des hommes est à moitié vide. Certains sont partis se reposer à la maison, d'autres sont assis sur les bancs, les yeux dans un livre de Kippour.

Des garçons jouent dans la cour de la synagogue, les uns une pomme, d'autres une brioche au miel à la bouche.

Le balcon des femmes, au contraire, est plein de pleurs étouffés. Dans chaque coin, quelqu'un gémit et se lamente.

" Eternel Tout-Puissant !" clame-t-on de tous côtés.

Maman pleure en silence. A travers ses lunettes embuées , elle ne distingue presque plus les petits caractères de son livre de prières.

Je suis debout, à distance et j'attends. Maman reprend haleine, lève son visage en pleurs , me fait signe de la tête : elle semble dire qu'elle se sent bien, quoique elle se remette à pleurer ; Je me rapproche encore d'elle. Je ne sais que faire parmi toutes ces mères en larmes.

La lévite et la calotte blanches du chantre m'apaisent. Je cherche, parmi les rangées de hautes chandelles, nos deux bougies. Elles brûlent parmi toutes les autres, brûlent haut dans l'air des deux côtés de l'Arche Sainte.

Tout à coup, un bourdonnement, un bruit s'élève dans la synagogue. Celle-ci se remplit d'hommes, de tumulte et de chaleur. On se bouscule autour de l'officiant, le lourd rideau s'écarte. Un silence s'installe: l'air serait-il figé? On n'entend que le bruissement des châles de prières. Les hommes affluent vers l'Arche Sainte. on en sort les resplendissants Rouleaux de la Loi , telles des princesses ranimées. Sur leurs housses de velours blanc ou grenat brillent comme des astres des étoiles de David brodées or et argent.

Les petites poignées d'argent gravées , incrustées de nacre sont rehaussées de clochettes, de couronnes.

Autour des Rouleaux de la Loi tout devient lumière. La congrégation y afflue. Les hommes se pressent vers eux : capter une vision, envoyer de loin un baiser...et eux, les beaux Rouleaux sacrés, se dressent au-dessus de toutes les têtes , au-dessus de tous les bras levés et cheminent lentement à travers la synagogue.

Je ne peux plus rester derrière la rampe de la galerie des femmes. J'aurais tant voulu sauter, tomber d'en haut parmi les Torahs sacrées, au moins me rapprocher d'Elles , de leur lumière palpitante , au moins les effleurer, embrasser leur lumineux rayonnement...Mais on ramène déjà les Rouleaux de la Loi dans l'Arche Sainte. Des deux côtés; les hautes chandelles scintillent. Le rideau de velours glisse. devant les yeux , tout redevient sombre...
Pour étouffer la tristesse, on recommence à prier à haute voix.

Je reste debout à la fenêtre. mes yeux sont attirés par la section des hommes, par son atmosphère remplie de clameurs , gonflée de châles de prières blancs, telles des ailes déployées au-dessus de la synagogue.

Seuls, ici ou là, un nez, un œil , émergent. les rayures noires des châles ondulent en spirale au-dessus des têtes recouvertes.
Un châle respire, laisse échapper un soupir et l'étouffe. La synagogue s'obscurcit. Les châles s'inclinent, s'agitent , s'élèvent, tournent dans tous les sens. Les châles soupirent, supplient, clament.

Soudain, mes jambes cèdent sous moi. Les châles tressaillent et tombent à terre comme de lourds sacs .Ici et là, une blanche chaussette de laine apparaît. Des voix jaillissent, semble-t-il, de sous terre. Les châles tanguent comme sur un radeau qui coule et sombre entre des vagues houleuses.
On n'entend guère le chantre : les voix rauques le couvrent . Elles appellent, elles implorent : puisse le plafond s'ouvrir ! des bras se dressent. Les lampes vacillent . Voilà, voilà...les murs vont s'écarter et laisser passer le prophète Elie.

Les hommes sanglotent comme des enfants. Je n'en peux plus. Je pleure moi-même de plus en plus fort, et reviens seulement à moi quand j'entrevois enfin, derrière un châle de prières rabattu, un œil vivant, embué de pleurs et j'entends comme des murmures se transmettre :


" Bonne fête, Bonne fête "

Je cours à la maison. Bientôt tout le monde doit revenir de la synagogue. Il faut que je prépare la table.

" Sacha! Vite! Vite! Apporte le samovar !"

Je tire du buffet la grande boîte de fer-blanc :je la renverse sur la table : galettes, tartes, pains d'épice, gâteaux fourrés, toutes sortes de petits fours.On ne sait plus où poser un verre de thé.

Sacha allume la lampe et amène le samovar ronronnant et joyeux . On pourrait dire que, même lui, le samovar, est content qu'on se souvienne à nouveau de lui.

Des voix nous parviennent. Les frères accourent un à un comme des animaux affamés.

Maman, amaigrie, entre avec un doux sourire et dit à tous :

" Bonne fête "

" Bonne fête "
La cuisinière se précipite hors de sa cuisine , avec un pâle sourire.

On attend papa. Il revient de la synagogue , le dernier, comme toujours.

Nous nous jetons avec délice sur les plats. Des verres de thé s'emplissent, se vident.

Nous sommes sauvés. Nous ne sommes plus affamés. Puisse Dieu nous accorder une bonne année.

Ainsi soit-il!

Amen!
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