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yiddish daitsch - Arbre des langues - Forum Babel
yiddish daitsch
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Pascal
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Messageécrit le Saturday 04 Jun 05, 12:12 Répondre en citant ce message   

Je propose de partager avec les babéliens mes différents travaux et écrits pour des associations locales ou internationales de défense du yiddish. Je démarrerai par le yidish daitsch d'Alsace-Lorraine parce que c'est ma région et que j'ai côtoyé depuis mon enfance de nombreux amis et connaissances juifs.

Comme j'en ai des pages entières, je mettrai à intervalles réguliers un nouveau volet.
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Pascal
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Messageécrit le Saturday 04 Jun 05, 12:20 Répondre en citant ce message   

Contexte général et évolution :
le judéo-alsacien fait partie des dialectes yiddish occidentaux originels. Comme toutes les langues, il a évolué et n'est pas resté ce dialecte issu du Mitteldeutsch à l'origine des nombreux dialectes yiddish orientaux. Il ne faut s'imaginer que le judéo-alsacien qu'on entend encore aujourd'hui est celui qu'on parlait au 13ème siècle. N'oublions pas qu'après les massacres et les persécutions du 12ème au 14ème siècle, il n'y a quasiment plus eu en Alsace de communautés juives dignes de ce nom pendant 2 siècles. Il est improbable que les quelques rares isolés aient réussi à transmettre tel quel leur yiddish aux nouveaux arrivants de Souabe et autres pays rhénans.
De par sa position frontalière, le judéo-alsacien a emprunté des mots au français, d'abord au Moyen-Âge, puis pendant les périodes où l'Alsace fut française. La part du vocabulaire slave dans le yiddish alsacien est infime, P. Lévy cite "hotche" ou "newich" L'arrivée d'émigrants venant de l'Allemagne du Sud a également fait évolué le judéo-alsacien vers une langue qui rappelle tout le bassin du sud-ouest de l'Allemagne. L'alsacien est de la famille alémanique comme le badois, le souabe et le suisse. Mais l'Alsace du Nord a également un superstrat francique qui lui donne des allures moyen allemandes le rapprochant du palatin, le rhénan et le franconien méridional.

S'il n'y avait pas la présence de mots hébreux et araméens dans le yiddish alsacien, il se différencierait très peu des autres dialectes alémaniques ou franciques. Par rapport au yiddish oriental, le judéo-alsacien est relativement compréhensible par une personne parlant un dialecte allemand méridional. Il est clair aussi que les périodes de persécution et d'isolement dans les campagnes, donc de repli sur soi-même, ont contribué à ce que la langue n'évolue pas toujours avec son temps.

Si l'on recule à l'époque de l'annexion d'une partie de l'Alsace par l'absolutiste Louis XIV au 17ème siècle (voir partie historique), le bilinguisme ne s'est pas installé tout de suite, ce n'est que vers la fin du 18ème siècle que la francisation concerna une partie de la bourgeoisie intellectuelle et quasiment toute la noblesse. Tous les observateurs contemporains pro-français observaient une lente transformation des mentalités et des progrès plus que lents du français dans les masses populaires. La monarchie absolue a dû faire des compromis pour garder et gagner l'Alsace. dans la "Charte des ordonnances d'Alsace", le président du Conseil souverain admet en 1737 la prédominance exclusive du dialecte germanique dans les villages et le bilinguisme dans les villes. F. L'Huillier in Hsitoire de l'Alsace au PUF (p.67) conclut son chapitre sur la fin de la Révolution et du Napoléonisme que l'Alsace est désormais province française. mais elle est " restée de langue germanique jusque dans une fraction de son élite commerciale et industrielle(..) L'Alsace paraît comme indécise entre deux mondes, le français et le germanique. "
Dans ce contexte germanique rural, renforcé par les mentalités traditionalistes des habitants, le juif alsacien fait partie de ceux qui ont maintenu la germanicité. Pour un "Français de l'intérieur" ignorant le dialecte ou l'allemand, rien ne peut distinguer un juif alsacien parlant yiddish d'un alsacien protestant parlant le dialecte alémanique.
Juifs, protestants et catholiques forment une communauté linguistique indépendamment de leur religion. Le retour de l'Alsace au Reich en 1870 renforça la germanicité des communautés rurales alors que la lente francisation fut stoppée nette. L'alsacien et le judéo-alsacien servirent à afficher son opposition à la prussification de l'Empire bien que l'un et l'autre fussent des dialectes germaniques. Ce n'était pas le cas des juifs allemands qui se sont jetés tête baissée dans le Hochdeutsch en voie de généralisation (Se reporter aux nombreux articles sur l'assimilation en Allemagne). Le yiddish n'était toujours pas isolé dans un contexte français global. En revanche, l'holocauste et la baisse de la pratique de l'alsacien chez les jeunes générations ont sapé le socle germanique sur lequel le judéo-alsacien a pu survivre plus longtemps qu'ailleurs.
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Pascal
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Messageécrit le Monday 06 Jun 05, 12:08 Répondre en citant ce message   

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Pascal
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Messageécrit le Monday 06 Jun 05, 12:13 Répondre en citant ce message   

Yiddish alsacien : volet n° 2

Entre l'Alsace du sud et l'Alsace francique au Nord et à l'Ouest, il y avait des divergences phonétiques évidentes. Paul Lévy souligne à juste titre un des premières isoglosses importants du bassin judéo-alsacien: l'isoglosse u / ü. cela peut paraître anodin pour un observateur extérieur, mais ce même isoglosse est encore aujourd'hui un des moyens les plus faciles de distinguer un Alsacien francique (Krumm-Elsass) ou un Lorrain de l'alsacien bas-alémanique. C'est une carte d'identité en quelque sorte: du hàsch e scheener Hut (Francique) / dü hesch e scheener Hüet (Alémanique).
le yiddish central et méridional ont conservé la palatale médiane typique de l'alémanique, mais leur caractéristique propre est de ne pas prononcer la diphtongue /üe/ si typique des Alsaciens, mais de prononcer le son de manière brève (matérialisé ici par les deux consonnes contrairement aux règles de Yivo):

Alsatian_Southern Yidish daytsh
güet_______gütt
Schüel_____Schülle
Hüet_______Hütt

The wovel / ü /doesn't exist in the romanized YIVO-style, probably because it bases on the Oriental Yiddish where this sound is obviously absent.

Le yiddish alsacien est une langue orale par essence comme la plupart des dialectes environnants à la différence près que la langue écrite des juifs est l'hébreu alors que les non-Juifs utilisaient le latin,le français ou le Hochdeutsch suivant les endroits. l'hébreu servait de seconde koinê entre les juifs yiddishophones. En cas de prononciation divergente ou de petits obstacles entre juifs très alémaniques au sud et juifs franciques au nord, le truchement de l'hébreux pouvait être utile. La forme écrite , en revanche, pouvait varier de telle sorte que même entre eux, les juifs ne se comprenaient pas à la lecture pour certains mots hébreux tropmétamorphosés. Un article intéressant de Moché Catane sur les éléments hébraïques du judéo-alsacien se penche plus en détails sur l'alphabet hébreux et le judéo-alsacien, mais il est en français. Nous retiendrons de son article les aspects phonétiques qui transparaissent à travers la manière d'écrire en alphabet hébreu . Je reprendrai les points essentiels et ferai le lien avec le contexte phonétique alsacien global. Pour obtenir une analyse détaillé du superstrat sémitique en yiddish alsacien, les articles de Moché Catane (1987), de Salomon Picard (1970) et de Paul Lévy (1954) se trouvent sur Internet en langue française.

Les juifs alsaciens comme leurs congénères des autres grandes zones yiddishophones ont pratiqué le code switching ou le phénomène pidgin de manière très précoce. ce n'est pas spécifique à eux non plus, mais le yiddish reste à mes yeux une des meilleures réalisations de fusion de langues à grande échelle qui, sans parler de littérature, a été écrite dans un alphabet séculaire. Les Alsaciens chrétiens continuent de parler aujourd'hui, encore plus qu'avant, un dialecte très bigarré où l'introduction de mots français est fréquente. En étant un peu attentif, on s'aperçoit que les mots non germaniques sont souvent germanisés dans leur accentuation, en règle générale sur la première syllabe. Les Luxembourgeois font partie également de ces peuples à cheval entre les deux communautés lingusitques française et allemande, leur dialecte présente aussi de nombreux emprunts au français, même un peu germanisés. des Alsaciens romanophones ont également intégré des mots germaniques dans leur dialecte lorrain.

Les juifs alsaciens n'échappent pas à la règle même si pour eux c'est l'hébreux qui leur a surtout servi de réservoir lexical. La germanisation des mots hébreux semble correspondre à celle des mots français: l'accetn tonique est sur la 1ère syllabe de sorte que la fin des mots est atones ou affaiblie. C'est l'une des caractéristiques de toutes les langues germaniques depuis la première mutation consonantique between Indo-European and Germanic y compris l'anglais qui privilégie également la première syllabe même dans les mots d'origine romane: stupid ≠ stupide , misery≠ misère , sensual≠ sensuel or sensible ≠ sensible. A French ear hears an obvious accent on the first syllabus and an unaccented, almost unarticulated end.
Pour revenir au judéo-allemand et ce même phénomène de germanisation, on cite souvent les mots shawes (Shabath), Purem (Pourim), mais aussi bokher (boħur בחור ), booser (bosor) or Hanike (ħanouka).

Le code switching peut également toucher la grammaire. En dialecte alsacien moderne, quand quelqu'un ne trouve pas le mot germanique qu'il cherche, il se peut qu'il prenne le mot français, mais il l'adapte à la structure grammaticale de sa langue. Des mots français, comme excüsiere de excuser, sont ensuite conjugués à l'alsacienne, mais comme des verbes réguliers. Il y a là un réflexe tout à fait humain que, semble-t-il, les juifs alsaciens ont également connu sous divers angles.
Paul Lévy cite l'exemple de shaskene (give) stemming from Hebrew shassyon. Il est conjugué : er shaskent au présent et er hot geshaskent au parfait.
il semblerait que le yiddish alsacien ait très manipulé la dialectisation des mots étrangers empruntés, ce qui à mon sens reflète très bien le bilinguisme quasi obligatoire dans le quotidien. Seules les personnes rompues aux deux langues de manière quasi identique peuvent passer de l'une à l'autre avec cette sensibilité linguistique si inimitable.

Parmi les mutations phonétiques les plus importantes, M. Catane cite la transformation du TF en PF such as pfue (wheat from tevoua) pfele (prayer from tefila) pfisse (taken, jail from tefissa); il note également l'apparition d'une nasalisation du noûn נ ou d'une liaison à l'initiale des mots commençant par une voyelle.
Le premier son peut s'expliquer par la proximité du français riche en voyelles nasalisées, le second ne surprend qu'à moitié sachant qu'en dialecte alsacien, cette pratique de la liaison existe également pour les mots à initiale vocalique pour faciliter la prononciation. La différence en yiddish est que le mot reste avec son N initial mêm en dehors d'une phrase: nemune (faith from emouna) or nefeyre (transgression from avera).

Parmi les sons mutés ou affaiblis à partir de l'hébreux, nombreux sont les observateurs spécialisés qui confirment de nombreuses altérations qui se seraient transmises au fil des générations. En observant les mots juifs alsaciens, on remarque aisément une prédilection pour les voyelles intermédiaires entre les sons fermés et ouverts, la tendance vers la monophtongaison même s'il existe des cas où inversement le judéo-alsacien a diphtongué une monophtongue hébraïque (moule, full from malé ; yousem, orphelin from yatom).
Les dialectes alémaniques se distinguent par leurs nombreuses voyelles avant (i, ì, é, è, ä, ìe, ey,a) et médianes (ü, üe, ö, öy) alors que les zones franciques se reconnaissent par leurs voyelles arrière (u, ue, ou, o, oy et partiellement ay ) plus nombreuses.

English_____good___build_________today_____house
francique___gudd___bowe, boye____hayt, hoyt_hus, haus
alémanique__güet___böwe, böye___hìtt_______hüs
yiddish_____gudd___boyen________hayt______haus

Les différents sons (u,a,o,ou,e) recensés par M. Catane dans le passage de l'hébreux au judéo-alsacien se rapprochent plus du moyen allemand. De manière intuitive, il faut tout de même signaler qu'une analyse des mutations vocaliques à partir de la forme hébraïque écrite classique n'a de sens que si on sait qu'elle était la prononciation de ces mots hébreux par les locuteurs juifs à l'époque. On peut douter qu'elle fût académique.
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Jean-Charles
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Messageécrit le Monday 06 Jun 05, 14:20 Répondre en citant ce message   

Il faut noter que les mots d'origine française ont été expurgés des Allemagnes, ce qui ne fut pas le cas en Suisse alémanique et, sauf erreur, en Alsace. La présence de mots français n'est donc pas seulement due à la proximité de la France.

Peut-on discerner des traces celtes ou latines ?
On a retrouvé dans la région de Bâle des objets hébraïques datant, sauf erreur, du Ier siècle de notre ère.
J'ignore l'intensité de la présence hébraïque aux alentours de cette époque. Trouve-t-on des traces des langues locales de cette époque dans la langue yidisch ?
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Pascal
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Messageécrit le Monday 06 Jun 05, 15:35 Répondre en citant ce message   

Jean-Charles, tu as tout à fait raison quand tu précises que les mots français ne sont pas dus à la proximité de la France. Je ne crois pas l'avoir écrit quelque part plus haut. C'est d'autant plus vrai qu'au 13ème siècle, date approximative de la création du yiddish, la France est loin de l'Alsace !
ON parle plus de mots romans que de mots français, au mieux vieux français. il est admis que les mots romans proviennent de l'avancée progressive des juifs vers les pays rhénans. En tout cas, ils sont des mutations sévères de mots latins, probablement bas latins.

Cela dit, en pourcentage, les mots français dans le yiddish d'origine sont très limités. ne pas confondre avec le yiddish alsacien moderne.

Dans l'historiographie juive, on ne parle pas de communauté juive dans les pays rhénans avant le 9è et 10è siècle, en Alsace même plus tard. Les premières "Kellen" (communautés) sont à Worms, Spire, Francfort et probablement Metz.

Aucun chercheur ne parle d'emprunt celtique dans le yiddisch et quasiment aussi peu de latin. Plus à travers les variantes latines vulgaires, comme pour bentshen (bénir) qu'on rapproche de benedicere, oren (prier) qu'on rapproche de orare.
On ne connaît pas assez l'histoire antique des juifs dans l'Antiquité en Gaule. mais cela n'apporte rien au débat car le yiddish ne naîtra que 1000 ans plus tard.

Quant aux mots évincés par les Allemands, c'est une présentation assez bizarre. le yiddish actuel a conservé les mots romans susnommés.
en revanche les termes récents comme excüsiere sont manifestement modernes et dépendent vraiment du code swicthing moderne.
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Pascal
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Messageécrit le Monday 06 Jun 05, 15:55 Répondre en citant ce message   

L'arbre ci-dessous représente en généralisant un peu la nécessité du plurilinguisme chez les juifs alsaciens.
En Alsace, on parle de Kelle, ce sont des communautés qui ne vivent pas en vase clos, l'intégration de la communauté juive en Alsace est réelle en ce qui concerne le contact quotidien. On ne peut comparer la Kelle à au Shtetl des yiddish orientaux, qui prend plus l'allure d'une bourgade juive à caractère monolithique.

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brennos



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Messageécrit le Monday 06 Jun 05, 20:13 Répondre en citant ce message   

Pourquoi y a des parties en anglais dans tes textes ????
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Pascal
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Messageécrit le Wednesday 08 Jun 05, 17:17 Répondre en citant ce message   

parce que dans le monde yiddishophone, la plupart de mes lecteurs sont américains ou israéliens. la langue de communciation est l'anglais, cela passe plus sur le web et dans les newsletters en ligne ou sur papier, les locuteurs de yiddish brassent des dizaines de pays, il n'y a que comme cela qu'on s'sen sort.
il faut aussi savoir qu'un yiddishophone oriental ne comprend pas spontanément le yiddish alsacien, de plus la transcription YIVO dont je parlerai plus tard ne peut pas transcrire les sons spécifiques au yiddish alsacien. Donc quand j'envois des documetns en yiddish alsacien, je le transcris en code oriental.
si tu comprends l'anglais on a mis l'intégralité de l'histoire des juifs d'Alsace-Lorraine sur le site du judaïsme d'A-L.
http://www.sdv.fr/judaisme/index2.htm (rubirque histoire, puis repère le drapeau britannique)
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Pascal
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Messageécrit le Wednesday 08 Jun 05, 17:35 Répondre en citant ce message   

Volet N° 3 : Influence souabe et francique sud-orientale (Südostfränkisch).

Il existe un autre facteur important qui a contribué à donner au judéo-alsacien son caractère propre: c'est la pénétration progressive des habitudes phonétiques et linguistiques des émigrants parlant le badois, le souabe et le francique méridional (De Karlsruhe à Heilbronn) ou oriental (de Heilbronn à Nuremberg) .

Particulièrement les Souabes et les Franconiens sont connus pour aimer les voyelles diphtonguées, presque autant que la célèbre diphtongaison bavaroise. On retrouve en yiddish alsacien de nombreuses similitudes qui laissent penser que l'influence du sud ouest allemand a été marquante. Car le yiddish est à l'origine plus proche de la monophtongaison du moyen haut allemand.

Evidemment pour rendre ces prononciations diphtonguées d'un son écrit par une seule voyelle, c'est toujours très délicat. Comment écrire le mot pour pain : brout, braut, broyt, broot ?

Il existe d'autres similitudes entre le judéo-alsacien et le franconien.
C'est le cas du suffixe -lish dans shaynélish, purem-kishlish , matsé-knepflish.
M. Catane fait venir ce diminutif de l'hébreu, mai on notera aussi la parenté évidente avec le suffixe moyen haut-allemand "- lein" (repris par les dialectes du sud -le, -li, -el).
Mais en yiddish comme en franconien, le -lish est une forme plurielle.

Les petits veaux sont des "Moggelich", les cochonnets "Säulich" ou les poulains "Fohlich".

L'usage yiddish est ici plus proche des dialectes franconiens que de l'alsacien qui utilise le diminutif -el au singulier et -le au puriel, le yiddish et le franconien -le et -lich :

Fasenachtskiechel - Fasenachtskiechle en Alsace
Fasnachtskiechle - Fasnachtskiechle en Souabe
Fastnachtskiechle - Fastnachtskiechlich en Hohenlohisch
Purem-kishle - purem-kishlish en judéo-alsacien.
.
Pour se faire une idée, je mets une phrase franconienne d'un chant de la guerre de Trente ans :

"Rumbedibumm, der Kaiser geht um, hat's Fenschder nei g'schlooche, hat's Bleile forttrooche, hat Kügelich draus gosse, hat die beese Bube verschosse!"

le son "ey":

La prononciation du "E" long est souvent en en "ey". "shteyn" ne signifie pas "Stein" mais "stehen", "mey" ne signifie pas "Mai" mais "mehr", en alsacien "chrétien" meh.

Ici le yiddish se distingue de l'alsacien à l'oreille.

Le son "à" :

La prononciation inimitable du "A" yiddish par un son intermédiaire entre O et A vélaire est typique des langues alémaniques et rhénanes. La transcription romane de l'hébreu, le rend par un "O" : hobn = avoir

La différence du "à" avec le "a" est d'autant importante que certains alémaniques utilisent le "a" au lieu du "e". 's Gald = 's Geld, der Barri = der Berg etc..
schnàlle = boucler mais schnall = vite

Les Alsaciens privilégient les voyelles brèves, souvent matérialisées par un redoublement de la consonne, contrairement aux Souabes qui préfèrent les modulations de voyelles comme nous l'avons vu plus haut. En écoutant un juif alsacien, on peut le distinguer des autres locaux grâce à ces diphtongues (en plus des mots étrangers)

(Alsacien) ich köyf Brot fer d' Mamme, mir hànn kenns meh.
(Yiddish) ish kaf Brout fer d' Mamme, mir hàbn keynes mey.
(Yiddish oriental) ikh koyf broyt far d'mame, mir hobn keyns mer.

De cet exemple, on peut retire un autre élément distinctif pour le judéo-allemand par rapport au yiddish oriental: le judéo-allemand connaît encore le CH prononcé à l'allemande (palatal ou vélaire). Un yiddishophone oriental prononce uniquement la vélaire et la transcrit KH.

Pour terminer dans ce registre, le judéo-allemand partage également un phénomène linguistique caractéristique des dialectes allemands du sud-ouest dont les Souabes sont de très bons représentants. Il suffit de jeter un coup d'?il dans un dictionnaire dialectal souabe pour se convaincre de leur difficulté à trier les mots. si vous cherchez à P, on vous renvoie à B. Vous ne trouverez pas de T dans le dictionnaire, il faut aller au D. Cette bizarrerie pourrait se retrouver dans un dictionnaire judéo-alsacien. Ces dialectes privilégient les consonnes sonores aux sourdes, c'est à mi-chemin entre un B et un P. Parfois, le phénomène se produit pour le G et le K, mais pas dans tous les cas.

Les emprunts sporadiques aux autres langues ou certains archaïsmes comme des vieux mots français germanisés comme "preien" (prier, pray), "del" (deuil, bereavement) ou du latin comme "memere" (memorare, remember) , bentshn (benedicere, bless) rajoutent une touche particlière à ce yiddish alsacien.

En conclusion, on peut souligner le fait que, morphologiquement, le judéo-allemand est une langue du Sud-Ouest du bassin germanique avec des emprunts à divers langues variées dont essentiellement l'hébreu. Le Français s'est immiscé insensiblement, surtout à partir de la révolution industrielle et des nouvelles technologies.
Phonétiquement, il est une fusion de deux branches dialectales du sud-ouest: l'alémanique comme substrat et la francique comme superstrat. Globalement, le système vocalique se rapproche plus des dialectes voisins de l' Allemagne que de l'alsacien si vous êtes au Nord, mais en revanche la langue du centre et du sud alsacien a gardé le " ü" alémanique. Il y a une différence entre le yiddish de Krumm Elsass et le yiddish du haut-Rhin. Certains sons rappelent les origines rhénanes et souabes comme daytsh, fayer, brout, geyn et zeit contrairement à l'alsacien ditsh, fìr, brot, gén et Zitt.

Extrait de judéo-alsacien (original dans son intégralité sur le site du judaïsme alsacien)

Unseri Weiwer sin nit zü beneide
Noch Pürem fange sie schun an zu putze
Und alles proteschtiere düt nix nutze.

(...)
Mordche, dü bisch doch e unkowelter Mensch
Oser waas ich an was dü denksch
Mit Chometz an de Schüh bisch dorisch der Salon gange
Mansch ich will widder vun vorne anfange!
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Jean-Charles
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Messageécrit le Wednesday 08 Jun 05, 19:35 Répondre en citant ce message   

Je ne suis pas de langue maternelle alémanique, mais si j'en juge sur la base de l'intercompréhensibilité, le Yidisch, même oriental, me parait être alémanique mâtiné d'autres allemands, le tout teinté de mots hébraïques.
Comme je comprends de l'alémanique avec la clé de conversion en allemand écrit, j'arrive relativement à saisir si ce n'est pas trop rapide.

Ce qui me saute (aux yeux) à l'oreille est :
> Un rythme de la parole, de la phrase et un accent tonique similaire à quelques tonalités (musicales) près.
> L'usage de mir au lieu de wir p.ex. mir heent - "Nous avons"
> L'abus mort de rire des diftongues (et des trémas) ainsi que l'allongement des voyelless p. ex: guet, Huuss, Mülhuuss

L'écrit ne rend malheureusement pas vraiment les subtilités de l'alémanique et du yidisch. Il faudrait pouvoir joindre des liens mp3+
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Pascal
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Messageécrit le Thursday 09 Jun 05, 19:33 Répondre en citant ce message   

jean-Charles, le judéo-alsacien est forcément marqué par l'alémanique, c'est ce que j'explique depuis le début. le judéo-alsacien est un des yiddish occidntaux qui s'est donné une coloration un peu particulière à l'instar des Amstellodamiens ou des Pragois.
mais tu ratisses trop large avec "ta sensation" alémanique. En réalité, tu évoques la famille allemande méridionale plus globalement.
Maintenant pour que tu comprennes qu'un alsacien reconnaît aisément un yiddishophone, j'ai expliqué que le fond vocalique et consonantique de cette langue est moyen allemand (rhénan).

pour un Alsacien, le simple fait de prononcer kayn, steyn, haus, brout est plus qu'il n'en faut pour ôter à cettelangue le caractère bas ou haut alémanique. Enr evanche, le souabe est toujours alémanique, même beaucoup diphtongué.
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Pascal
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Messageécrit le Thursday 09 Jun 05, 20:18 Répondre en citant ce message   

Transcription YIVO

La transcription YIVO remonte au début du 20ème siècle en Lithuanie où l'on a décidé de transcrire en lettres latines l'alphabet hébreu utilisé depuis des siècles. Les habitudes phonétiques anglaises ont servi de référence. cela peut perturber le lecteur habitué à la graphie allemande.

Elle est donc adapté au yiddish oriental. Le YIVO est l'alphabet le plus usité dans les textes yiddish modernes qu'on peut lire dans les cercles de défense du yiddish dans le monde, à défaut de l'hébreu que l'on rencontre encore. Nous verrons plus tard les caractères hébreux.

Voyelles :

A comme A allemand (bref ou long) gas (rue)
O comme O allemand (bref ou long) yorn, hot (année, il a)
U comme U allemand (bref ou long) un (et)
I comme I ou IE allemand tish, zi (table, elle)
E comme E allemand entfer (réponse)
EY comme -eille français shteyn (être debout)
AY comme EI allemand fayer (feu)
OY comme EU allemand moyl (bouche)

Consonnes :

Sont identiques à la prononciation française : B D F K L M N P R T V Z

G toujours comme GU : gornisht (absolument rien)
H toujours aspiré : hobn (avoir)
S sourd ou SS : gas (rue)
Y comme J allemand yo (oui)
TS comme le Z allemand : tsimer (pièce)
KH comme le CH vélaire allemand : bokher, ikh (garçon, je)
SH comme le SCH allemand : shoyn (déjà)
DZH comme J anglais : dzhez (jazz)
TSH comme russe TSCH : mentshen (gens)
ZH comme J français : zhuk (scarabée)

Le YIVO n'est pas adapté à la transcription du judéo-alsacien, il manque :
le CH qui n'est ni un KH, ni un SH
le ì qui est un i entre le I fermé et le é fermé.
le ä long
le é long dans hérn (entendre)
le ü long et bref
la diphtongue ou

[/list]
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Pascal
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Messageécrit le Thursday 09 Jun 05, 20:24 Répondre en citant ce message   

Exemple de yiddish en YIVO tiré d'une poésie de S.Traister Moskowitz
(je prends volontairement des phrases presque sans mots hébreux ; vous verrez qu'il faut se concentrer malgré tout !)

Vinter, shpet nokhmitog
un siz shoin finster
Baym kikh tish shtey ikh fargaft un ze
mayn sheyner tate shpilt
mit shvebl un hel oranzshe likhtelakh.


Si problème de compréhension faites signe!
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Pascal
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Messageécrit le Friday 10 Jun 05, 15:20 Répondre en citant ce message   

Volet n° 4 Le yiddish et l'alphabet hébreu.

Au tout début, les juifs écrivaient avec l'alphabet hébreu, mais sans harmonisation. Le principe hébraïque de ne pas écrire les voyelles brèves était à la fois un avantage et un inconvénient.
Un avantage parce que chacun écrivait un mot avec sa racine consonantique et permettait à son lecteur d'y mettre sa propre voyelle:
FGL donne oiseau et peut se prononcer fögel, fugl, feegl, fogl etc...

Un inconvénient pour l'intercompréhension quand le nombre de mots écrits intuitivement dans son propre yiddish finit par entraver une lecture fluide.

Le yiddish actuel, déjà séculaire, a le mérite d'être très généralisé à quelques nuances près.

Pour pouvoir lire le yiddish, il faut connaître l'alphabet hébreu même si certaines lettres, notamment gutturales, ne sont pas très utilisées en yiddish courant. Mais on a tout de même besoin de toutes les lettres hébraïques parce qu'il faut écrire les nombreux mots hébreux intégrés à la langue.

Consonnes :
Identiques à l'hébreu, quelques remarques sur :
ו ו = v (équivalent W allemand)
ט est le T le plus courant
ס est le plus souvent le S sourd.
ב פ כ ש sont le plus souvent sans point est peuvent signifier B/V P/F K/KH S/SH
Le ק sert le plus souvent à faire le son K
Le צ correspond à l'allemand Z
Le aleph א sert de support à une voyelle sans consonne précédente.
זש correspond au son J de jaloux

דזש correspond au son anglais G dans gin


Voyelles : (on les écrit toutes contrairement à l'hébreu classique)

a אַ e ע i יִ o אָ u ו ay יַיַ ey יִיִ oy ויִ

Je joins un refrain d'une chanson de Troim Katz Handler pour ceux qui voudraient tenter le déchiffrage (attention, certains mots sont hébreux)

וואָס איִז דיִ פּעולה
זוכן אַ סגולה?
לאַכט ליִביִנקעס לאַכט
ס'איִז צוויִיִ שעה ביִז דער נאַכט.
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