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histoire (français) / ἵστωρ [hístor] (grec : ancien) - Le mot du jour - Forum Babel
histoire (français) / ἵστωρ [hístor] (grec : ancien)

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Outis
Animateur


Inscrit le: 07 Feb 2007
Messages: 3511
Lieu: Nissa

Messageécrit le Friday 25 May 18, 10:21 Répondre en citant ce message   

On sait depuis longtemps sur Babel (voir les MDJ voir, guise, guide, ainsi que la grande famille VIDEO) que les langues eurindiennes avaient pour signifier « voir » un thème *wei-d-, susceptible, employé au parfait, d'exprimer la connaissance comme le grec ancien le montre clairement :
εἴδω [eído] < *weid-o « je vois »
οἴδα [oída] < *woid-a « j'ai vu » > « je sais »

Mais les langues eurindiennes disposaient aussi pour signifier « voir » d'une autre racine, *h₃ekʷ-, à l'origine du latin oculus « œil » et des grec ὀφθαλμόν ou allemand Auge de même sens.

Les deux façons de voir ne sont pas équivalentes :
*wei-d- est plutôt passif, on voit en recevant de l'information, donc on saura.
*h₃ekʷ- est plutôt actif, on voit en exerçant un effort d'attention, d'où son usage pour désigner l'œil, organe de la vision.

Or, pour former des noms d'agent, le grec disposait de deux suffixes :
-τωρ pour celui qui accomplit le procès occasionnellement.
-τηρ pour celui dont c'est la fonction, le métier d'accomplir le procès.
Émile Benveniste, dans Noms d'agent et noms d'action en indo-européen, donne de nombreux exemples de cette distinction, je ne citerai que :
γενέτωρ [genétor] « géniteur » est le père biologique de l'enfant, mais γενέτειρα [genétera] « génitrice » s'applique à la déesse sage-femme Ilithye dont c'est la fonction d'aider les accouchements.
ἀμύντωρ [amúntor] est celui qui vient en défenseur, mais ἀμυντῆρες [amunteres] désigne les andouillers, les défenses du cerf.
δώτωρ [dótor] est celui qui donne, mais les σίτοιο δοτῆρες [sítoio doteres] sont les intendants chargés de donner le pain.

Et Benveniste remarque que, des deux verbes du voir, l'actif *h₃ekʷ- ne se suffixe jamais en -τωρ mais connaît un όπτήρ [opter] « guetteur, espion » dont c'est bien le métier de voir.
Alors que, bien au contraire, le passif *wei-d- ne se suffixe jamais en -τηρ mais connaît un ἵστωρ [hístor < *wid-tor] « témoin », celui qui sait parce qu'il a vu.

Nous voici enfin arrivé à cet ἵστωρ qui n'est jamais chez Homère (qui l'écrit ἴστωρ [ístor]) qu'un témoin. Les deux passages de l'Iliade (XVIII.501, XXIII.486) où ἵστωρ est communément traduit par « juge » ou « arbitre » (Liddle-Scott, Mazon, Bardollet) ne sont en fait que des situations de « prise à témoin ». Mais, bien sûr, le sens « celui qui sait » l'emporte facilement et on arrive vite au savant et à l'expert.

On garde cependant la forte signification de « témoignage » quand, au Ve siècle, Hérodote forme le mot ἱστορία [historía] pour désigner son ouvrage sur les causes et le déroulement des guerres médiques. Il ne reste plus qu'à passer au latin qui emprunte historia pour atteindre le français histoire.

Un mot qui s'est curieusement scindé puisqu'avec sa majuscule, Histoire est devenu une Science (humaine) qui vise à atteindre la Vérité avec la plus grande rigueur (même si la manipulation n'en est pas exclue), alors qu'une histoire avec minuscule est toujours connotée de fausseté, qu'elle soit une histoire à dormir debout, une histoire belge ou qu'on fasse des histoires …
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Papou JC



Inscrit le: 01 Nov 2008
Messages: 11048
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Messageécrit le Tuesday 05 Feb 19, 18:35 Répondre en citant ce message   

Outis a écrit:
Mais les langues eurindiennes disposaient aussi pour signifier « voir » d'une autre racine, *h₃ekʷ-, à l'origine du latin oculus « œil » et des grec ὀφθαλμόν ou allemand Auge de même sens.

... qui ont aussi fait l'objet d'une grande famille, la famille OCULAIRE.
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Cligès



Inscrit le: 18 Jul 2019
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Messageécrit le Saturday 07 Aug 21, 21:33 Répondre en citant ce message   

Outis a écrit:
On sait depuis longtemps sur Babel (voir les MDJ voir, guise, guide, ainsi que la grande famille VIDEO) que les langues eurindiennes avaient pour signifier « voir » un thème *wei-d-, susceptible, employé au parfait, d'exprimer la connaissance comme le grec ancien le montre clairement :
εἴδω [eído] < *weid-o « je vois »
οἴδα [oída] < *woid-a « j'ai vu » > « je sais »


J'aimerais signaler aux apprentis hellénistes, s'il en est encore, que *εἴδω est une forme théorique ; seules existent la forme εἶδον, qui sert d'aoriste à ὁρῶ, "voir", formé sur un tout autre étymon, et οἶδα qui signifie bien historiquement "j'ai vu", mais uniquement "je sais" dans la langue classique.
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Cligès



Inscrit le: 18 Jul 2019
Messages: 784
Lieu: Pays de Loire

Messageécrit le Saturday 07 Aug 21, 21:56 Répondre en citant ce message   

Outis a écrit:


On garde cependant la forte signification de « témoignage » quand, au Ve siècle, Hérodote forme le mot ἱστορία [historía] pour désigner son ouvrage sur les causes et le déroulement des guerres médiques. Il ne reste plus qu'à passer au latin qui emprunte historia pour atteindre le français histoire.


Un raccourci un peu brusque, qu'Outis me pardonne ! La première fois qu'il apparaît (Histoires d'Hérodote, I,1) le mot ἱστορία ne signifie pas "Histoire", mais très exactement "investigation", "enquête". Le lien avec ἵστωρ est donc encore bien discernable. Le titre au pluriel peut du reste se traduire par "enquêtes" ou "recherches".
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Papou JC



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Messageécrit le Monday 23 Aug 21, 15:01 Répondre en citant ce message   

L'arabe classique a emprunté le mot au grec ou au latin sous les formes successives إسطار isṭār, أسطور usṭūr, إسطير isṭīr, أسطورة usṭūraẗ avec le seul sens de "conte, histoire, récit". (L'arabe moderne n'utilise plus que la dernière forme.)
Comme il possédait une racine سطر sṭr "écrire", il lui a été facile de donner à celle-ci, dans deux de ses formes verbales, le sens supplémentaire de "raconter, débiter à qqn des contes, des histoires".
Pour l'Histoire (avec un grand H), l'arabe utilise un autre mot.

Ce qui laisserait supposer que la petite histoire a précédé la grande Histoire, aussi bien en grec qu'en latin. Que les historiographes ont été pour les historiens ce que les alchimistes ont été pour les chimistes.
Mais voilà que je dis des évidences...


Dernière édition par Papou JC le Tuesday 24 Aug 21, 14:19; édité 1 fois
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Cligès



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Messageécrit le Monday 23 Aug 21, 18:02 Répondre en citant ce message   

J'ai cru montrer le contraire, même si, dans son texte, Hérodote nous fait souvent des "contes"...
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Papou JC



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Messageécrit le Monday 23 Aug 21, 18:43 Répondre en citant ce message   

Les premiers historiens n'ont pas vraiment raconté ce qu'ils avaient vu eux-mêmes mais plutôt rapporté ce que d'autres disaient avoir vu ou entendu dire. C'est la différence entre l'historien et le géographe, n'est-ce pas ? L'historien moderne ne se contente pas de recueillir des témoignages, toujours sujets à caution, mais celui du passé avait, je pense, peu de documents et peu de traces archéologiques à sa disposition. Pouvait-il vraiment "enquêter" ?
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Cligès



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Messageécrit le Monday 23 Aug 21, 22:25 Répondre en citant ce message   

Hérodote, même si on ne peut le comparer à Thucydide, pose les fondements de l'Histoire dans la mesure où il ne se contente pas de raconter des histoires, justement : il analyse les causes des événements qu'il rapporte, donne des informations sur la civilisation des peuples décrits et transpose des témoignages parfois directs (il avait beaucoup voyagé, notamment en Égypte. Il est d'autre part indéniable que son travail est qualifié par lui d' "enquête".
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Papou JC



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Messageécrit le Monday 23 Aug 21, 23:29 Répondre en citant ce message   

Le cas de l'arabe est tout de même troublant. Si l'Histoire a précédé l'histoire, vers quelle époque la noblesse de l'enquête a-t-elle laissé la place à la populaire légende pour que l'arabe n'ait retenu que ce dernier sens ? Ou faut-il en conclure que l'arabe n'est pas un emprunt au grec ? C'est ce que pensent un certain nombre de savants. (Voir The Foreign Vocabulary of the Qur'an, de Arthur Jeffery, p. 56 sq.)
Personnellement, j'ai quelque peine à croire qu'un mot désignant des histoires racontées majoritairement oralement puisse dériver d'une racine signifiant "écrire". Par ailleurs, les quatre variantes graphiques sont une preuve quasiment certaine qu'il s'agit d'un emprunt.
Mystère, mystère...

Pour information, le mot arabe qui désigne l'Histoire est le nom d'action d'un verbe qui signifie "dater, mettre une date". Il est sans conteste d'origine sémitique.
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Cligès



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Messageécrit le Tuesday 24 Aug 21, 9:29 Répondre en citant ce message   

Il ne faut pas oublier en effet que l'Histoire, durant toute l'Antiquité et le Moyen Age, reste un genre littéraire. C'est dire que, même si le travail de l'auteur s'apparente à celui de l'historien, le lecteur, ou plutôt l'auditeur, prend plaisir à entendre raconter l'Histoire. Le plus bel exemple est celui des discours reconstitués, véritables morceaux d'apparat qui séduisaient les Grecs toujours attirés par l'éloquence et la rhétorique. Il y a aussi les légendes, certes recueillies de la bouche de "témoins", mais reproduites sans esprit critique, et d'ailleurs précieuses pour le chercheur moderne : sans cesse, l'histoire et l'Histoire s'interpénètrent, ou plutôt ne font qu'un.
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Papou JC



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Messageécrit le Tuesday 24 Aug 21, 10:17 Répondre en citant ce message   

Citation:
sans cesse, l'histoire et l'Histoire s'interpénètrent, ou plutôt ne font qu'un
.
Un point important que j'aurais dû signaler plus tôt : Jeffery nous rappelle que le mot arabe est toujours utilisé dans le Coran au pluriel (donc les histoires) et complété par "des Anciens". Avec ces "histoires des Anciens", on se rapproche du grec mais on flirte quand même encore beaucoup avec la légende, surtout sachant que les "Anciens" en question sont empruntés à la Bible : Abraham, Joseph, Jonas et Cie.
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Cligès



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Messageécrit le Tuesday 24 Aug 21, 12:07 Répondre en citant ce message   

Très intéressant aussi est l' "enquête" de Solon auprès de Crésus (non authentique !), avec la première apparition du mot φιλοσοφεῖν, "faire effort pour acquérir la sagesse (par l'expérience et la réflexion)" (Histoires, I, 30). L'entretien tourne en fait autour de la recherche du bonheur, acte de naissance de la vraie "philosophie". Avant cette époque, les présocratiques ne sont pas vraiment des "philosophes", pour la bonne raison qu'ils ne rendent pas compte de leur sagesse ni ne la défendent contre d'éventuels contradicteurs, autant que les extraits conservés permettent évidemment de le dire.
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