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RELIGIO, entre Lucrèce et Épicure - Forum latin - Forum Babel
RELIGIO, entre Lucrèce et Épicure

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Ion
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Messageécrit le Thursday 06 Aug 20, 21:14 Répondre en citant ce message   

Lucrèce et Épicure diffèrent sur la question religieuse. Cela signifie-t-il que Lucrèce n’était pas épicurien ? Ou serait-ce qu’Épicure était un épicurien moins conséquent que Lucrèce ? Pour répondre à la question, j’esquisserai d’abord l’image antique des rapports entre dieux et hommes en général, avec une remarque sur une spécificité romaine, puis je m’attacherai à l’attitude d’Épicure puis à celle de Lucrèce pour évaluer la divergence sur le plan religieux.

A. « Religion » antique ?
Dans l’Antiquité, il n’existe pas de mot signifiant « religion » en tant que domaine socio-culturel séparé, opposable par exemple à la politique ou à la science. Les dieux sont des réalités immédiatement données, comme le langage. On ne peut rien comprendre sans eux au fonctionnement de l’Univers, alors on ne se pose pas de questions. Tous les dieux du monde existent à égalité. Il n’existe pas de faux dieux. Les guerres de religion sont impensables.

Il n’existe pas non plus de dogmes contraignants sur les caractéristiques des dieux, mais des conceptions traditionnelles, admises sans discussion, qui circulent sans nom d’auteur. Elles supposent a minima que les dieux sont des êtres conscients, puissants, en principe immortels, parfois bénéfiques mais très dangereux pour les humains en butte à leur colère ou à leur jalousie.

L’être humain n’a donc pas à entretenir avec les dieux de rapports affectifs. Ce qu’il faut, c’est, pour un groupe, obtenir la prospérité terrestre qui dépend de la faveur divine et surtout maintenir la « paix des dieux », c’est-à-dire empêcher les dieux de s’irriter.

Les dieux ne nuiront pas si les humains leur rendent le culte qui leur est dû. Cela explique que les mots latins et grecs désignant les rapports avec la divinité signifient au premier chef « le culte ». Peu importe ce que l’on pense, ce qui compte c’est ce que l’on fait. C’est cela qui empêche les dieux de nuire. Mais on aurait tort de conclure à une totale liberté d’expression. Heurter des habitudes bien enracinées peut provoquer des réactions indésirables. De plus, celui qui attenterait au culte exposerait le groupe à la colère des dieux ainsi négligés. Les pensées coupables ne sont certes pas prédéfinies mais on pourrait toujours, si nécessaire, en trouver et en condamner a posteriori.

L’acte le plus important, en Grèce et à Rome, est le sacrifice sanglant. Un animal est tué rituellement et sa dépouille le plus souvent partagée entre les dieux et les hommes. On brûle pour les dieux ce que les hommes ne mangent pas. Cette procédure teintée de cruauté a suscité des réserves dès l’Antiquité. Par exemple, le philosophe Théophraste (IVe siècle AEC), successeur d’Aristote, a écrit vers l’époque d’Épicure un traité de la Piété (περὶ εὐσεβείας perì eusebeías) où il recommande vivement de renoncer aux sacrifices d’animaux au nom d’un retour aux pratiques véritables et originelles où seuls des végétaux étaient sacrifiés.

(À suivre)


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Ion
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Messageécrit le Thursday 06 Aug 20, 21:24 Répondre en citant ce message   

Remarque : une spécificité romaine
Contrairement au grec, où « le culte » porte le nom peu connoté de θεῶν θεραπεία (theôn therapeía « service divin ») ou de θρησκεία (thrēskeía « culte », qui a survécu en grec moderne au sens également moderne de « religion »), le latin emploie religio, qui implique l’idée de « scrupule », absente du grec. Peu importe ici de savoir si le sens originel est religieux (« observation scrupuleuse des règles du culte ») puis s’est appliqué au « scrupule » en général ou si l’évolution a été inverse, une spécialisation de « scrupule » en « scrupule religieux », – avant le bouleversement de sens initié par les chrétiens et l’emprunt par le français.

D’autres indices montrent que Rome était plus tourmentée que la Grèce en matière religieuse. Elle avait été influencée par les Étrusques, férus de divination, avait accueilli les devins étrusques, les haruspices, avait été très attentive aux événements inhabituels, les prodiges, phénomènes monstrueux systématiquement annonciateurs de catastrophes qu’une procédure publique précise et solide prenait soin de conjurer par des sacrifices. Elle a très longtemps possédé des Livres sibyllins qui prescrivaient des rituels purificateurs, et qu’un collège spécial de magistrats religieux consultait en cas de besoin.

Polybe, historien grec actif entre 150 et 120 AEC, grand connaisseur et grand admirateur de Rome, nous a laissé un paragraphe étonnant à ce sujet :

Polybe, VI, 56, 7 a écrit:
καί μοι δοκεῖ τὸ παρὰ τοῖς ἄλλοις ἀνθρώποις ὀνειδιζόμενον, τοῦτο συνέχειν τὰ Ῥωμαίων πράγματα, λέγω δὲ τὴν δεισιδαιμονίαν· ἐπὶ τοσοῦτον γὰρ ἐκτετραγῴδηται καὶ παρεισῆκται τοῦτο τὸ μέρος παρ’ αὐτοῖς εἴς τε τοὺς κατ´ ἰδίαν βίους καὶ τὰ κοινὰ τῆς πόλεως ὥστε μὴ καταλιπεῖν ὑπερβολήν

(kaí moi dokeî tò parà toîs állois anthrṓpois oneidizómenon, toûto sunékhein tà Rhōmaíōn prágmata, légō dè tḕn deisidaimonían ; epì tosoûton gàr ektetragṓidētai kaì pareisêktai toûto tò méros par’ autoîs eís te toùs kat’ idían bíous kaì tà koinà tês póleōs hṓste mḕ katalipeîn huperbolḗn)

« Et il m’apparaît que c’est une chose que l’on blâme chez les autres hommes qui maintient en ordre les affaires publiques romaines : la crainte excessive des dieux (deisidaimonia). On présente celle-ci de manière si théâtrale, et ce trait chez eux est entré si loin tant dans la vie privée que dans la politique de la cité que cela défie l’imagination. »

D’après le regretté M. Dubuisson, le mot deisidaimonia traduit ici le latin pietas (qui désigne une piété à la fois filiale, religieuse et nationale). Remarquer la surprise admirative de Polybe : la deisidaimonia, généralement blâmée, sinon ridiculisée, maintient en fait les Romains dans le droit chemin.

Quoique le souci du culte ancestral se soit quelque peu affaibli après la Deuxième Guerre punique, les haruspices étrusques étaient encore consultés au temps de Lucrèce (mais leur art était parfois instrumentalisé). Cet arrière-plan plus inquiétant, plus sombre qu’en Grèce, a pu contribuer à faire diverger Lucrèce d’Épicure.

(À suivre)
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Ion
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Messageécrit le Thursday 06 Aug 20, 21:28 Répondre en citant ce message   

B. Épicure, les dieux et le culte civique
En matière de théologie, l’épicurisme rompt considérablement avec les conceptions traditionnelles. Certes les dieux existent. En effet, nous percevons d’eux, surtout en songe, des « simulacres », ces fines membranes d’atomes qui émanent sans cesse de tous les objets, dont elles gardent la forme, et qui viennent frapper nos yeux, permettant la vision. Ces visions nous montrent des dieux indestructibles et beaux. Ils vivent une béatitude sans mélange dans les « intermondes » séparant les différents univers semblables au nôtre. Et il se pourrait même que les dieux n’aient pas d’existence en dehors des images qui nous parviennent, au cas où celles-ci ne seraient que des formations nées au hasard des rencontres entre simulacres qui produiraient fortuitement des images sans réalité sous-jacente.

En tout cas, le statut des dieux exclut pour eux toute activité un tant soit peu pénible. Aussi, ils ne créent rien, ne dirigent rien, ne prennent aucun soin des affaires humaines : on ne peut en attendre ni faveur ni dureté. Ils nous sont néanmoins utiles car ils sont l’image de la vie heureuse telle que l’épicurisme la conçoit : une vie sans trouble (ataraxie). Et c’est pour favoriser la contemplation des dieux, donc l’acquisition du bonheur, qu’Épicure recommande de se livrer aux pratiques du culte traditionnel.

Mais ce culte sera subrepticement vidé de son sens habituel qui est de nous ménager la faveur des dieux et de nous éviter leur colère, puisque les dieux sont indifférents aux actes des hommes, en bien comme en mal. La doctrine est ici contradictoire. C’est ainsi que les épicuriens ont pu passer pour des athées qui ruinaient le culte. Mais l’attitude épicurienne telle que la reflète notre documentation est extrêmement prudente. Elle magnifie l’image des dieux et enjoint de suivre les pratiques ordinaires mais sans entrer dans les détails. Les épicuriens mettent l’accent sur les fêtes traditionnelles sans trop s’appesantir sur les sacrifices sanglants. On ne peut exclure non plus une certaine volonté de défendre la secte de l’accusation d’impiété. En effet, l’épicurisme a toujours suscité un certain malaise dans la société ordinaire.

(À suivre)
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Messageécrit le Thursday 06 Aug 20, 21:35 Répondre en citant ce message   

C. Lucrèce et le souci religieux (religio)
Le mot religio est attesté 14 fois dans le De rerum natura, dont 6 fois dans le livre I. Six des quatorze occurrences sont au pluriel (religiones, au sens de « pratiques cultuelles » ou « exigences du culte »).

Au contraire d’Épicure, Lucrèce manifeste une conscience aiguë des souffrances et des destructions inutiles provoquées par le « lourd » souci religieux. Au début du livre I se place une évocation indignée du sacrifice d’Iphigénie. C’est le pire sacrifice imaginable : une très jeune fille égorgée par son propre père qui l’a fait venir sous couvert de la marier à un héros. Ce sont les devins qui ont prescrit le meurtre pour calmer une déesse irritée. Lucrèce peint l’angoisse éperdue de la victime, la détresse des participants, le désespoir du père. C’est une scène qui marque. Bien sûr, en réalité, le sacrifice humain était très rare à Rome, quoiqu’il soit au moins une fois historiquement attesté. Ici, la légende est grecque, sans doute inspirée de la tragédie d’Euripide Iphigénie à Aulis, mais l’objectif est de frapper au maximum l’émotivité du lecteur latin. Lucrèce ne pouvait pas trouver mieux.

Plus loin, le poème évoque la Grande Mère des dieux de Pessinonte, c’est-à-dire Cybèle, la Terre-Mère, dont le culte était venu d’Anatolie à Rome en 205 lors de la Seconde Guerre punique. Ici, il est question de faits réels et romains, quoique importés d’Orient et sévèrement encadrés à Rome. Car le culte d’origine comporte un cortège extatique, très agité, très bruyant et quelque peu menaçant, que les spectateurs intimidés couvrent de pétales de roses et de monnaie. Ces dépenses sans objet s’ajoutent au fait que le culte exige que certains servants de la déesse soient des eunuques. Encore un cas de destruction inutile.

Ailleurs, les exigences du culte sont perçues comme des « noeuds » d’où Lucrèce entend dépêtrer son public, en faisant fuir les soucis religieux par une description exacte de la nature. Un curieux argument au livre III : la crainte des Enfers fait rester en vie des gens misérables, bannis sans ressources de leur patrie… alors que, doit-on sous-entendre, le suicide serait une bien meilleure solution.

Terminons par un passage où le poète fait sentir -- par surprise -- l’horreur du sacrifice sanglant. En effet, au livre II, il est question de l’inimaginable variété des atomes et de leurs possibles configurations, qui contribuent à créer des vivants de toutes sortes, d’innombrables espèces de poissons, mammifères et volatiles. Mais les différences existent même au niveau individuel, car les mères reconnaissent leurs petits sans coup férir. Et alors ? Et alors…

(À suivre)


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Ion
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Messageécrit le Thursday 06 Aug 20, 21:39 Répondre en citant ce message   

Lucrèce, II, 352-366 a écrit:
nam saepe ante deum vitulus delubra decora
turicremas propter mactatus concidit aras
sanguinis expirans calidum de pectore flumen;
at mater viridis saltus orbata peragrans               355
novit humi pedibus vestigia pressa bisulcis,
omnia convisens oculis loca, si queat usquam
conspicere amissum fetum, completque querellis
frondiferum nemus adsistens et crebra revisit
ad stabulum desiderio perfixa iuvenci,               360
nec tenerae salices atque herbae rore vigentes
fluminaque ulla queunt summis labentia ripis
oblectare animum subitamque avertere curam,
nec vitulorum aliae species per pabula laeta
derivare queunt animum curaque levare;               365
usque adeo quiddam proprium notumque requirit.


« C’est que souvent, devant un beau temple des dieux, un veau frappé à mort s’écroule près de l’autel, et vomit de sa poitrine un flot de sang ; mais sa mère parcourt seule les verts pâturages, reconnaît à terre les traces laissées par des sabots, va voir en tout lieu si elle n’y aperçoit pas son petit disparu. Elle s’arrête auprès du bois touffu, appelle mille fois, puis revient encore à l’étable tant elle veut retrouver sa progéniture. Ni les tendres saules ni les herbes couvertes de rosée ni les fleuves qui coulent entre des rives élevées ne peuvent la distraire ni écarter ce tourment imprévu. Voir les autres veaux dans les grasses prairies ne change rien et ne peut soulager son souci : tant elle cherche cela qui est à elle et qu’elle connaît bien. »


Lucrèce n’a pas conservé la contradiction de la doctrine d’Épicure qui voulait maintenir un culte traditionnel vidé de son sens originel. Il a mis les pieds dans le plat.
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