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ARABE : Hypothèses sur l’étymologie de كتيبة katība

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Papou JC
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Messageécrit le Sunday 07 Aug 16, 15:26 Répondre en citant ce message   

Hypothèses sur l’étymologie de كتيبة katība

par Jean-Claude Rolland

Avertissement : cette étude a déjà fait l'objet de deux publications (avec notes de bas de page et bibliographie),
1. dans la Lettre de la Selefa,
2. dans Dix études de lexicologie arabe.

1. Signification du terme

Pour Daniel Reig (Dictionnaire Larousse As-Sabil, 1983), ce terme du vocabulaire militaire peut être traduit par les divers mots suivants : bataillon, détachement, escadron, cohorte, phalange. C’est notamment par ce dernier terme de phalange que l’on traduit le nom du célèbre parti politique libanais الكتائب اللبنانية Al-Katā’ib Al-Lubnāniyya, « les Phalanges Libanaises ».
Pour Kazimirski, ce mot désigne un « détachement de cavalerie de cent à mille cavaliers, un escadron, un régiment ». À l’article جيش ǧayš, armée, Kazimirski lui donne un sens supplémentaire : c’est ainsi que l’on désignait autrefois chacune des cinq parties qui composaient une armée : le centre (القلب al-qalb), les deux ailes (الجناحان al-ǧanāhāni), l’avant-garde (المقدّمة al-muqaddima) et l’arrière-garde (الساقة as-sāqa).
Le terme doit avoir une certaine ancienneté, puisqu'il serait cité dans un hadîth du Prophète, où il est question de katībat al-Islām, l’armée de l’Islam.

2. Quel rapport entre كتيبة katība et كتب kataba, écrire ?

Les dictionnaires s’accordent pour placer le mot كتيبة katība sous la dépendance de la racine كتب √ktb, écrire. Nous nous proposons d’examiner ci-après les raisons, s’il y en a, qui permettent de légitimer cette association. On est effectivement en droit de s’interroger sur le lien sémantique qui pourrait bien exister entre la notion d’écriture et un terme désignant un ensemble d’hommes armés faisant partie d’une troupe organisée d’une certaine importance.

Un francophone répondrait qu’il n’y a probablement pas lieu de s’étonner autant d’un tel lien si l’on considère la dérivation militaire du verbe français écrire, à savoir les termes conscrit et conscription, auxquels on peut ajouter, dans le même champ sémantique, le verbe s’enrôler dérivé de rôle, qui désigne le registre d’inscription des engagés, plus ou moins volontaires selon les pays et les époques. D’ailleurs la forme VIII de كتب √ktb, إنكتب ’inkataba, signifie bien s’enrôler, être inscrit sur un rôle.

Mais cette forme dérivée, avec ce sens, est évidemment moderne. Pour ce qui est des troupes armées arabes du Moyen Âge, il est assez peu probable qu’elles aient été constituées de façon aussi administrative. Lorsqu’on rassemblait des cavaliers pour en former un escadron, on peut douter que l’écriture ait joué un rôle quelconque dans la forme de recrutement ; on peut douter que le nom de la كتيبة katība vienne du fait qu’elle ait été composée de conscrits au sens où nous l’entendons actuellement.


3. Se pourrait-il que le mot كتيبة katība soit un emprunt ?

Face à l’isolement sémantique qui semble être celui de ce mot au sein d’une racine exprimant la notion d’écriture, il est normal, dans un premier temps, de se demander s’il ne pourrait pas s’agir d’un emprunt, à l’instar de nombreux termes anciens du vocabulaire militaire arabe, qui sont issus non seulement du persan et du turc mais aussi du grec et du latin.

Un examen du persan et du turc ne donne aucun résultat. En se tournant vers le grec, on tombe évidemment sur le verbe καταϐαινω [katabainô], descendre. Le verbe ϐαινω [bainô] a un certain nombre de dérivés qui relèvent de l’art équestre ou de la terminologie militaire, comme anabatês, « cavalier », littéralement : « celui qui monte », apobatês, « celui qui saute d’un cheval à l’autre », epibatês, « soldat à bord d’un bateau », parabatês, « combattant debout à côté du cocher sur un char », mais kataibatês n’était qu’un surnom de Zeus foudroyant faisant des « descentes » chez les humains. Malgré un certain nombre de similitudes, il ne semble donc pas que notre كتيبة katība ait un quelconque rapport avec le verbe grec καταϐαινω [katabainô].

Voyons le latin. On trouve dans cette langue un caterva qui signifie « corps de troupe, bataillon, troupe, bande guerrière », et même « escadron » chez Virgile. Ernout et Meillet précisent que ce terme, d’origine obscure, ne s’applique jamais aux légions romaines mais uniquement aux troupes « barbares ». Il survit tel quel en espagnol avec le sens de « bande, ramassis de gens inorganisé ». Voilà qui est plus intéressant : une altération de caterva par perte du r aurait pu aboutir à كتيبة katība … à moins que ce ne soit l’inverse, à savoir que caterva – au r alors épenthétique – pourrait être d’origine sémitique (punique ou phénicienne), issu d’un mot apparenté à كتيبة katība. Nous laissons la question en suspens.

Avant de quitter le latin, on peut faire une remarque à propos de legio, « légion ». Ce mot est généralement rattaché au verbe lego, legere, « cueillir, recueillir, rassembler, choisir ; lire ». On voit que legio est plus probablement lié au sens agricole qu’au sens intellectuel. On n’a aucun document permettant de comprendre comment on est passé du sens agricole au sens intellectuel. On peut d’ailleurs en dire autant du grec λεγω [legô], « rassembler, trier, choisir ; dire ». C’est une des énigmes de l’indo-européen. Les tentatives qui ont été faites pour relier les deux sémantiques ne sont guère convaincantes. On aura remarqué au passage ce curieux parallélisme entre le fait que كتيبة katība ait peut-être un rapport avec l’écriture, et que legio, « légion », en ait un avec la lecture. Voilà qui nous incite à revenir à la racine كتب √ktb et à l’examiner plus attentivement.


4. Retour à كتب √ktb

Examiner attentivement la racine كتب √ktb, cela consiste à lire du début à la fin l’article que Kazimirski lui consacre afin de savoir quels sont, mis à part celui d’écrire, les divers sens de cette racine. C’est ce qu’ont fait Georges Bohas et Abderrrahim Saguer, page 186 de Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique. On y lit que le verbe كتب kataba relève de l’étymon {b,k} avec le sens premier et fondamental de « nouer et serrer fortement avec une ficelle ou une courroie l’orifice de l’outre ; boucler une femelle, c-à-d. lui mettre une boucle sur le derrière pour l’empêcher de recevoir le mâle ». De ce sens premier et primaire, on passe très facilement au sens de « lier, relier, coudre » dont on constate, en relisant l’article de Kazimirski, qu’il y est récurrent. Jugeons-en :

– Forme I (immédiatement après « boucler ») : coudre, recoudre (un sac, une outre).
– Forme II : lier, nouer les pis d’une femelle. (Sens immédiatement suivi de kattaba katībatan, « rassembler des cavaliers et former un escadron »).
– Forme IV : serrer, fermer (le sac) en serrant les cordons.
– Forme VIII : coudre avec un fil double (une outre) ; nouer, serrer (un sac) avec le cordon.
– كتبة kutba : couture ; courroie avec laquelle on coud un sac, une outre, ou avec laquelle on serre un sac pour le fermer ; boucle ou courroie que l’on met sur le derrière d’une femelle pour l’empêcher de recevoir un mâle.
– كتبيّ kutubiyy : relieur. (C’est le premier sens, antérieur à celui de « marchand de livres ».)
– كتيب katīb : cousu ; serré et fermé avec une ficelle.
– مكتب muktab : noué, serré, fermé avec un cordon ou une courroie.

Si bien que lorsqu’on tombe sur les mots كتيبة katība et مكاتبة mukātaba, qui ont tous deux le sens de diplôme, il est légitime de se demander si ce sens n’est pas à chercher dans le fait que l’objet ainsi désigné est maintenu fermé par un ruban plutôt qu’à cause du texte qu’il contient.

Et notre كتيبة katība militaire, alors, vue sous cet angle, n’a plus rien à voir avec l’écriture. Comme la legio latine, c’est une troupe dont les membres sont « reliés, attachés, liés » les uns aux autres. Dans certaines armées de l’Antiquité, ce lien n’était d’ailleurs pas que métaphorique : les combattants étaient bel et bien attachés les uns aux autres, solidaires les uns des autres, de façon à constituer un rempart infranchissable de corps vivants, blessés ou morts. La كتيبة katība, qui n’est autre que le féminin substantivé de l’adjectif كتيب katīb, c’est donc, au final, un groupe d’hommes armés fortement unis autour d’un chef, et avec un objectif commun.


5. Un curieux parallélisme sémantique

Il existe en arabe une autre racine dont le sémantisme rappelle étrangement celui de كتب √ktb, c’est la racine ضبر √ḍbr : on trouve réunies sous cette racine les notion de « reliure, de brochure de feuillets écrits », et celle de « détachement qui fait des incursions et déprédations sur le territoire ennemi ». Reig et Kazimirski donnent une clef intéressante pour comprendre comment on a pu passer d’un sens à l’autre : c’est par le terme ضبر ḍabr, détachement (militaire), que l’on désigne aussi la célèbre « tortue » (testudo) des légions romaines, laquelle se caractérise par la juxtaposition des boucliers en rangs serrés de façons à constituer un rempart métallique contre les flèches ennemies. Ce parallélisme conforte notre hypothèse quant au sens fondamental de كتيبة katība.


6. Et l’écriture, alors, dans cette histoire ?

Si nous y voyons plus clair dans l’origine du mot كتيبة katība, il nous reste à comprendre comment, dans la racine كتب √ktb, on est passé de la notion de couture à celle d’écriture. Probablement par un glissement de sens comparable à celui que nous avons relevé plus haut pour le latin lego et le grec λεγω [legô].

Hasardons une explication : l’acte d’écrire se caractérise par le fait qu’il consiste à relier des lettres les unes aux autres, des mots les uns aux autres, des phrases les unes aux autres, pour constituer un texte, c’est-à-dire, littéralement, un tissu. Lorsque, plus tard, viendra le moment de relier les uns aux autres des feuillets écrits, on voit que la langue arabe aura deux bonnes raisons de recourir à la racine كتب √ktb pour désigner cette activité.

C’est ainsi que, d’une langue à l’autre, de l’indo-européen au sémitique, depuis des temps immémoriaux, on file la même métaphore. Déjà l’akkadien takāpu, probable cognat sinon ancêtre de كتب kataba, signifiait piquer, percer, perforer ; coudre ; imprimer un signe cunéiforme.


Dernière édition par Papou JC le Friday 23 Jun 17, 19:40; édité 1 fois
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José
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Messageécrit le Thursday 27 Apr 17, 10:15 Répondre en citant ce message   

On ne peut pas ne pas signaler le Fil Etymologie de "katiba".
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Papou JC
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Messageécrit le Thursday 27 Apr 17, 21:35 Répondre en citant ce message   

Effectivement, ni que, dans la deuxième et toute récente édition de Dix études de lexicologie arabe, on trouvera cet addendum à la fin de l'article :

Dans cet article, nous faisions l’hypothèse que le sens de كتيبة katība était dérivé du sens coudre du verbe كتب kataba plutôt que de son sens écrire qui nous semblait en effet secondaire et donc dérivé lui aussi de celui de coudre. Probablement sous l’influence du rapport tissu // texte qui nous vient du latin, nous disions :

"... l’acte d’écrire se caractérise par le fait qu’il consiste à relier des lettres les unes aux autres, des mots les uns aux autres, des phrases les unes aux autres, pour constituer un texte, c’est-à-dire, littéralement, un tissu."

Nous aurions dû alors accorder plus d’attention au fait – cité par nous-même dans le même article – qu’un probable cognat sinon ancêtre de كتب kataba, l’akkadien takāpu, signifiait « piquer, percer, perforer ; coudre ; imprimer un signe cunéiforme ». Nous avions oublié que l’acte d’écrire, à l’époque de la naissance du mot, consistait à inscrire des signes sur un matériau dur, à les y graver, à y faire des incisions. Bref, le sens premier de كتب kataba est bel et bien celui d’écrire mais en gravant dans la pierre, au maillet et au stylet, des signes cunéiformes non reliés entre eux. Il y a donc bien, au sein du verbe كتب kataba, une double présence du coup et de la couture.

De ce fait, le sens de كتيبة katība apparaît dès lors plutôt comme étant celui de “section, détachement (au sens militaire)”, où l’on voit que le glissement de sens de couper à celui de partie détachée d’un ensemble est exactement le même qu’en français.
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