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Outis : un gag élaboré - Forum grec - Forum Babel
Outis : un gag élaboré

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Ion



Inscrit le: 26 May 2017
Messages: 75
Lieu: Liège

Messageécrit le Sunday 11 Jun 17, 11:41 Répondre en citant ce message   

On connaît l’histoire : Ulysse, prisonnier dans la caverne du Cyclope Polyphème (v. Homère, Odyssée, ι-9, 105-566), accumule les ruses pour s’échapper. Il prétend notamment s’appeler « Personne », ce que, notons-le, son interlocuteur accepte sans broncher. Ainsi, Quand Polyphème aveuglé ameutera ses congénères en pleine nuit et dira que « Personne » l’a agressé, les autres Cyclopes iront se recoucher en se vrillant la tempe. Polyphème ne se rendra jamais compte de l’ambiguïté de sa phrase et n’essaiera pas de détromper les autres : cette péripétie est donc un gag construit par l’auteur. Car le public d’Homère, lui, comprenait immédiatement le paradoxe contenu dans ce prétendu nom propre.

C’est donc un gag, et il est un peu tiré par les cheveux. Comment le rendre crédible ?  Certes, les Cyclopes sont des brutes épaisses. Certes, Ulysse ne dit pas son « nom » avant que Polyphème ait pris « trois » grandes rasades d’un vin capiteux (v. 361). Le monstre doit avoir l’esprit déjà engourdi.

Pourtant, du point de vue de la langue, il n’était pas si simple pour Homère de faire accepter une confusion entre οὔτις « ne... personne » et un nom propre homonyme.

En effet, οὔτις/μήτις [oútis/mḗtis] « ne… personne » se compose en fait de deux mots indépendants de droit (la négation ou/mē et l’enclitique tis « quelqu’un », dont l’accusatif singulier est tina). On trouve souvent chez Homère les deux éléments séparés (ex. οὐδέ τις [oudé tis] « et… ne… personne », plus de dix fois dans l’Odyssée). Quand les deux éléments sont réunis, les règles de l’accentuation imposent un accent aigu sur la négation. Or, d’après ces mêmes règles, le nom propre supposé Οὖτις [Oûtis], doit absolument porter un accent circonflexe sur le ou.

Les Cyclopes, hellénophone malgré tout, devraient normalement entendre une différence entre oútis et Oûtis. Dans le premier cas, le ton de la voix monte, dans le second, il monte puis redescend.

Comment créer la confusion ?

Premier procédé : donner de l’épaisseur au nom Oûtis en le déclinant. Au vers 366 (1), après le nominatif, Homère en donne l’accusatif Οὖτιν [Oûtin], distinct de celui d’oútis (οὔτινα [outina]). Ulysse prend également soin alors de souligner le caractère officiel et général du nom qu’il donne (v. 367). Ce premier procédé vise à empêcher Polyphème de penser à l'indéfini, ce qui compromettrait la ruse.

Second procédé : à l'inverse, conditionner les Cyclopes ameutés par Polyphème à attendre l’emploi d’un indéfini. En effet, pour s’enquérir de ce qui arrive, les Cyclopes posent à leur compagnon deux questions qui commencent par ἦ μή τίς... [ê mḗ tis] (vv. 405-406) « Y a-t-il par hasard quelqu’un qui... ?» (= « Il n’y a personne qui…, n’est-ce pas ? »). Alors le Oûtis venant comme une réponse à ces questions insistantes sera un peu plus facilement interprété comme un indéfini (2).

Ajoutons que l’échange verbal se fait à travers l’énorme rocher qui obstrue l’entrée de la caverne.

Ainsi le mot prend-il le sens qui convient aux intérêts d'Ulysse selon l'interlocuteur.

Voilà comment Homère a pu divertir son public par un gag élaboré.

(1) Οὖτις ἐμοί γ᾽ ὄνομα· Οὖτιν δέ με κικλήσκουσι
μήτηρ ἠδὲ πατὴρ ἠδ᾽ ἄλλοι πάντες ἑταῖροι.
« Personne est mon nom. C’est Personne que m’appellent ma mère, mon père et tous mes compagnons. »
(2) ἦ μή τίς σευ μῆλα βροτῶν ἀέκοντος ἐλαύνει;
ἦ μή τίς σ᾽ αὐτὸν κτείνει δόλῳ ἠὲ βίηφιν;
« Y a-t-il quelqu’un qui essaie d’emmener tes bêtes ? Y a-t-il quelqu’un qui essaie de te tuer, par ruse ou violence ? »


Dernière édition par Ion le Tuesday 20 Jun 17, 10:04; édité 1 fois
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Outis
Animateur


Inscrit le: 07 Feb 2007
Messages: 2709
Lieu: Nissa

Messageécrit le Sunday 11 Jun 17, 14:27 Répondre en citant ce message   

Je suis toujours surpris, lisant Homère, du talent avec lequel il exerce les deux talents du tissage et de la charpente qui sont traditionnellement ceux du poète. Oui, l'auteur est habile, il prépare bien son public et fait advenir comme naturelles les pires invraisemblances. Et, ce qu'il y a de plus charmeur pour moi, c'est aussi tout l'arrière-plan que j'appellerais volontiers ésotérique qui forme un soubassement de l'œuvre. Un ésotérisme entièrement sous le signe de l'humanisme, oui, Homère est pour moi le premier humaniste de l'histoire connue de notre littérature. Quelques exemples, pris dans l'Odyssée pour répondre à Ion:

• comme Œdipe, Ulysse ne sait pas qui il est (on ne remarque pas assez combien les deux noms, Οἰδίπους et Ὀδυσσεύς assonnent facilement entre eux et avec Οὖτις qui pourrait en être un hypocoristique). Comme le héros thébain, Ulysse est en quête d'identité ou feint de l'être, il se tait et se déguise. Est-ce toujours pour le plaisir du mensonge ? C'est bien là le lot de tout homme de ne savoir d'où il vient et qui il est. Depuis Pindare et Épicure jusqu'à Nietzsche, le deviens-ce que-tu-es est un leitmotiv de la philosophie initiatique.

• Ulysse peut aussi nous apparaître, décalage des époques, comme le premier héros de la laïcité quand il refuse l'offre d'immortalité que lui fait Calypso : il ne veut pas devenir un dieu, il veut rester un homme, rejoindre Ithaque, là où il n'est qu'un homme.

• Et, si Homère l'a embelli, Ulysse est son héros, n'oublions pas que tous les auditeurs savaient bien toutes les tares de ce terrible menteur. Ils connaissaient sa lâcheté au moment de respecter son serment en partant pour Troie, ils connaissaient ses trahisons de Palamède ou de Philoctète, ils allaient même connaître son incroyable brutalité à l'égard du Cyclope, des prétendants et de ses servantes. Pas vraiment un brave type, juste un homme, violent, baiseur et menteur …
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Mechthild



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Messageécrit le Sunday 11 Jun 17, 16:28 Répondre en citant ce message   

Ion a écrit:
Quand les deux éléments sont réunis, les règles de l’accentuation imposent un accent aigu sur la négation. Or, d’après ces mêmes règles, le nom propre supposé Οὖτις [Oûtis], doit absolument porter un accent circonflexe sur le ou.

Tiens, c'est à cause d'une règle, ce changement d'accent? J'avais toujours pensé que cela faisait partie de la blague. Quelle est donc cette règle? Celle de la dernière syllabe brève? Mais dans ce cas, on ne pourrait jamais écrire οὔτις... Merci de m'éclairer!
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Ion



Inscrit le: 26 May 2017
Messages: 75
Lieu: Liège

Messageécrit le Sunday 11 Jun 17, 19:39 Répondre en citant ce message   

Il ne s'agit pas vraiment d'un changement d'accent.

En tant que mot unique, Οὖτῐς (iota bref) doit obéir à la "règle de l'intonation de la pénultième" : Toute pénultième longue de nature (ici diphtongue ου) qui doit recevoir l'accent prend toujours le circonflexe quand la finale est brève (ici ῐ). Autre ex. : nominatif sg. σωτήρ ("sauveur") devient au génitif sg. σωτῆρος (accent sur pénultième longue suivie d'une finale brève), mais génitif pl. σωτήρων (accent aigu car la finale est longue). C'est un effet "mécanique".

Quant à l'accentuation de οὔτις "ne personne", elle obéit à la règle d'accentuation d'un proclitique (mot normalement dépourvu d'accent qui s'appuie sur le mot suivant) suivi d'un enclitique (mot qui prend appui sur le mot précédent) : dans ce cas, le proclitique est frappé d'un accent aigu. οὔτις consiste en la réunion de deux mots qui peuvent être par ailleurs employés séparément.

L'accentuation grecque est un CAUCHEMAR !
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Mechthild



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Messageécrit le Friday 16 Jun 17, 18:34 Répondre en citant ce message   

Ion a écrit:
L'accentuation grecque est un CAUCHEMAR !

Oui! Merci, Ion.
Pour revenir à Ulysse/Outis: Ce qui m'aurait étonnée, en tant que Cyclope, c'est de voir un homme avec un nom se terminant par -ις, donc avec une terminaison typiquement féminine. Dans les textes d'époque impériale, il y a certes des hypocoristiques comme Ptolemais (de Ptolemaios) et Apollonis (d'Apollonios). Il y a aussi un tas de noms non-grecs comme Stotoétis et Orsénouphis (ces deux-ci sont égyptiens), mais là on est bien loin du monde d'Homère.
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Ion



Inscrit le: 26 May 2017
Messages: 75
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Messageécrit le Saturday 17 Jun 17, 18:42 Répondre en citant ce message   

Mechthild a écrit:
Ce qui m'aurait étonnée, en tant que Cyclope, c'est de voir un homme avec un nom se terminant par -ις, donc avec une terminaison typiquement féminine.

Certes, mais cette tendance n'est pas absolue. Chez Homère, pensons d'abord à Pâris Πάρις, fils de Priam et néanmoins étalon de premier choix, malgré la finale de son nom. Puis, plus tard, dans la vraie vie grecque, nous rencontrons le poète Théognis Θέογνις, et Douris Δοῦρις, le peintre sur vases. N'oublions pas mantis, ὁ μάντις "le devin".

Dans l'Iliade, voici Thamyris Θάμυρις (accusatif Θάμυριν) le chanteur Thrace (B-2,595), et Chromis Χρόμις (B-2,858), régnant sur les Mysiens, voici les Lyciens Prytanis Πρύτανις (E-5, 678) Maris Μάρις (Π-16, 319) et Pyris Πύρις (Π-16, 415), dont on n'évoque que la mort.

L'Odyssée est moins prodigue en noms propres que l'Iliade et ses listes de tués au combat, mais nous y trouvons quand même Phrontis Φρόντις (γ-3,282), timonier de Ménélas, "tué" en pleine mer par "un trait d'Apollon" (lisez un infarctus postérieur). Ce nom d'homme est d'autant plus remarquable qu'il est homonyme du féminin phrontis ἡ φροντίς, "soin, souci, préoccupation".

Le nom supposé d'Outis n'était dont pas d'une étrangeté complète pour l'auditeur du poème, donc pour le Cyclope non plus.

Remarques : 1) la plupart des attestations homériques concernent des non-Grecs. - 2) Dans ces noms propres, "l'accent remonte", alors que les féminins sont le plus souvent oxytons (-ίς, -ίδος). 3) Acc. sg. -ιν pour les noms propres en face de -ίδα pour les féminins.


Dernière édition par Ion le Sunday 09 Jul 17, 9:26; édité 1 fois
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Mechthild



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Messageécrit le Saturday 17 Jun 17, 20:02 Répondre en citant ce message   

Ion a écrit:
1) la plupart des attestations homériques concernent des non-Grecs.

Oui, justement. Ulysse, au contraire, se présente au Cyclope ainsi:

Homère, Odyssée 9,259-61 a écrit:
»ἡμεῖς τοι Τροίηϑεν ἀποπλαγχϑέντες Ἀχαιοὶ
παντοίοισ' ἀνέμοισιν ὑπὲρ μέγα λαῖτμα ϑαλάσσης
οἴκαδέ ἱέμενοι etc.

"Nous sommes Grecs, déviés de Troie par tous les vents sur la grande mer profonde en nous élançant vers la maison..."
Mais bon, le brave Cyclope n'était pas étymologiste (et encore moins un Babélien!)...


Dernière édition par Mechthild le Sunday 18 Jun 17, 7:32; édité 1 fois
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Ion



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Lieu: Liège

Messageécrit le Saturday 17 Jun 17, 20:14 Répondre en citant ce message   

Oui, et remarquons qu'en s'exprimant ainsi Ulysse évite de donner son nom tout de suite.

Encore un Grec historique : le tyran d’Agrigente, Phalaris (Φάλαρις, ιδος, accusatif Φάλαριν – début du VIe siècle av. J.-C.), dont parle Pindare, Pythiques, 1, 96 :
92 ὀπιθόμβροτον αὔχημα δόξας
93 οἶον ἀποιχομένων ἀνδρῶν δίαιταν μανύει
94 καὶ λογίοις καὶ ἀοιδοῖς. οὐ φθίνει Κροίσου
94 φιλόφρων ἀρετά.
95 τὸν δὲ ταύρῳ χαλκέῳ καυτῆρα νηλέα νόον
96 ἐχθρὰ Φάλαριν κατέχει παντᾷ φάτις,
« Les hommes meurent, leur gloire seule leur survit, et quand le héros n'est plus, les orateurs et les poètes redisent ce qu'il fut pendant sa vie. Ainsi la vertu bienfaisante de Crésus ne périra jamais, tandis que la postérité aura toujours en horreur la mémoire de Phalaris, qui brûlait inhumainement les hommes dans son taureau d'airain » (Trad. Falconnet, 1838)
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