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Athéna, Athènes, Attique et Atthis - Forum grec - Forum Babel
Athéna, Athènes, Attique et Atthis
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Outis
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Inscrit le: 07 Feb 2007
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Lieu: Nissa

Messageécrit le Tuesday 09 Aug 11, 11:24 Répondre en citant ce message   

Le nom de la déesse Athéna reste bien mystérieux.

La première attestation, mycénienne, est dans un composé a-ta-na-po-ti-ni-ja, unique mot figurant sur un fragment (KN V 52) de tablette trouvé à Cnosssos (Crète) qu'on peut transcrire Ἀθάνας πότνια « la Dame d'Athana », suggérant un toponyme Athana.

Il ne fait guère de doute qu'il s'agit bien d'un théonyme par comparaison avec une tablette comme KN Gg 702 :

Citation:
pa-si-te-o-i | meri AMPHORA 1
da-pu₂-ri-to-jo | po-ti-ni-ja | me-ri AMPHORA 1

πᾶσι θεοῖ(σ)ι μέλι
Λαβυρίνθοιο πότνιᾳ μέλι

à tous les dieux, miel : 1 amphore
à la Dame du Labyrinthe, miel : 1 amphore

Le toponyme Athana n'est pas autrement attesté en Crète mais il ne semble pas invraisemblable de penser qu'il s'agisse déjà de la ville d'Athènes. La langue même des tablettes assure que la Crète est alors sous domination mycénienne et des rapports étroits avec l'Athènes mycénienne sont largement attestés dans les mythes. Souvent conflictuels (siège de Mégare par Minos, Thésée et le Minotaure) mais aussi commerciaux : c'est l'Athénien Dédale qui est recruté par Minos pour construire le labyrinthe.

En grec alphabétique, le plus ancien nom de la Déesse est Ἀθήνη chez Homère, avec la forme attendue Ἀθάνα (ᾱᾱ) dans les dialectes non ioniens. Il n'y a pas d'étymologie admise et l'hypothèse la plus courante (c'est celle que préfère Chantraine) est que le nom de la ville d'Athènes, Ἀθῆναι, est dérivé de celui de la Déesse (mais, voir plus haut).

En tout cas, c'est sur le nom de la ville qu'est formé le gentilé Ἀθηναῖος « Athénien ». Se passe alors une chose curieuse : c'est la forme ionienne de son féminin, Ἀθηναίη « l'Athénienne », qui est fréquemment utilisé par Homère pour désigner la Déesse, mais, en attique, cette forme devient Ἀθηναία (car, dans ce dialecte, les anciens ᾱ se maintiennent et ne passent pas à η quand ils suivent un ι ou un ρ) puis, par contraction : Ἀθηνᾶ ! Et voilà pourquoi le nom le plus fréquent de la Déesse est Athéna, forme à vocalisme mixte qui ne peut s'expliquer, ni par un homérique Athéné, ni par un éolien ou dorien Athana.

(à suivre)
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Outis
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Messageécrit le Tuesday 09 Aug 11, 18:51 Répondre en citant ce message   

Si on examine la forme du grec commun Ἀθάνα, soit athānā, on y reconnaît sans difficulté un suffixe - qu'elle partage avec d'autre déesses ou femmes prestigieuses comme Séléné (Σελήνη < *selas-nā) ou Hélène (Ἑλένη) et, en dehors de Grèce, également issus de *-n(e)h₂, la romaine rēgīna (« reine » < rēx « roi ») ou l'indienne Indrāṇī, épouse du dieu Indra.

Et, quelle que soit la réalité linguistique d'un *ath- que nous ne savons interpréter, il a vraisemblablement servi de base à un adjectif en -ικός, suffixe formateur d'adjectifs sur noms propres (Chantraine, Formation…, §317 p.385 : Δελφίκος « delphique », Δωρικός « dorique », ῾Ρωμαικός « romaïque »). Mais avec de nombreux accidents sur la dentale dont témoignent les variantes dans les inscriptions :

— Ἀθικός, la forme attendue (IG IV² 1,102) ;

— Ἀτθικός avec gémination expressive (IG IV² 1,104) ;

— Ἀττικός avec perte de l'aspiration, qui sera la forme littéraire, désignant, soit la région autour d'Athènes, l'Attique, soit le dialecte particulier de l'ionien qui y est parlé.

(à suivre)
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Papou JC
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Messageécrit le Tuesday 09 Aug 11, 21:37 Répondre en citant ce message   

Outis a écrit:
...la réalité linguistique d'un *ath- que nous ne savons interpréter

Une suggestion :

- "a-" est une prothèse, dont la fonction reste à découvrir, peut-être en la comparant à d'autres cas similaires.

- "-th-" a quelque chose à voir avec theos.
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Outis
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Messageécrit le Tuesday 09 Aug 11, 23:16 Répondre en citant ce message   

Oh, que non ! Les racines et thèmes ne se laissent pas ainsi découper comme du saucisson ! Rapidement, car c'est HS :

— un a- initial en grec peut témoigner d'une racine commençant par *h₂, *n ou *m mais, plus souvent, il résulte d'un préfixe, soit *n- « non » (le fameux « alpha privatif »), soit *sm- « un, même » ; dans ce dernier cas, on aboutit normalement à ha- mais l'aspirée peut être secondairement dissimilée par une autre comme dans adelphos « frère » (= qui a la même matrice) ;

— a une racine *th- il manquerait une consonne (les eurindiennes en ont deux) et theós est bien connu, issu du thème *dʰeh₁-s- (latins fēs-tus, fēr-iae) au degré zéro *dʰh₁s-o- > *θεσ-ός > *θεhός > θεός.

Et, si jamais on imaginait que la notion de « sacré, saint » véhiculée par ce thème *dʰeh₁-s- est issu de la racine *dʰeh₁- « établir » qui, il est vrai donnerait un grec θη, on ne serait pas en droit pour autant d'y reconnaître un composant de Ἀθηνᾶ puisque (voir plus haut) la forme primitive de ce nom est Ἀθάνα.
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Jacques
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Messageécrit le Wednesday 10 Aug 11, 2:36 Répondre en citant ce message   

Jacques a écrit:
L'anglais attic (grenier) vient du terme d'architecture attic order (étage construit au dessus de la facade principale) lui-même issu du français. Le nom attique est une référence au style grec des pilastres qui le décoraient.


Le 3e niveau de fenêtres du château de Versailles est un étage dit d'attique, car il est construit au dessus de la corniche supérieure de la façace. IL est ici surmonté de balustres et de statues.
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Papou JC
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Lieu: Meaux (F)

Messageécrit le Wednesday 10 Aug 11, 5:41 Répondre en citant ce message   

Citation:
la forme primitive de ce nom est Ἀθάνα

Alors je te propose un autre mien délire (promis, juré, ce sera le dernier !) : un rapport avec θανατος ? Athéna = L'Immortelle ?
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Outis
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Messageécrit le Wednesday 10 Aug 11, 9:27 Répondre en citant ce message   

L'étymologie est une science de curieux et d'imaginatifs (mais ne le sont-elles pas toutes ?). Le seul problème y est ce qu'on y appelle une preuve, c'est-à-dire la cohérence interne de tous les éléments entre eux. C'est le plus difficile.

Rassurons Papou : il n'est pas le premier. Déjà, les Anciens avaient leurs idées. La principale fait intervenir une autre racine *dʰeh₁- « têter, etc. », celle du latin fēmina « femme » et du sanskrit dhayati « il tête ». Il suffit alors de fabriquer un *θήν dont le sens serait θηλάζουσα « allaitée » pour décider que la Déesse est celle qui n'a pas été allaitée et que son nom est synonyme de ἀμήτωρ « la sans-mère » (elle est née du front de Zeus). Cette suggestion (Etymologicum magnum, s.u. Ἀθηνᾶ), bien sûr, se heurte à la même impossibilité que la première de Papou : il n'y a pas de ē long étymologique dans le nom Ἀθηνᾶ !

Ajoutons aussi qu'Athéna n'est pas la seule déesse sans mère. Outre Pandore (fille d'Athéna et Héphaistos), c'est Aphrodite qui est qualifiée de ἀμήτωρ par Platon (Banquet, 180d).

Passons à la seconde papouasie. Cette fois, pas d'obtacle phonétique flagrant. On peut regrouper sous un thème *dʰen-h₂- le verbe θνήσκω [< *dʰn-eh₂-] « mourir » et le nom θάνατος [< *dʰ°n-h₂- avec développement d'une voyelle d'appui] « mort ». On a bien la longue dans θνήσκω et le timbre a dans θάνατος. Hélas, il reste deux difficultés :

— ce que nous cherchons, c'est un *dʰeh₂-n-, pas un *dʰen-h₂- ! Le grec connaît bien un ἀθάνατος « immortel » mais tous les α y sont brefs, y compris le second qui n'est initialement qu'une voyelle d'appui ;

— il est bien vrai que cet adjectif ἀθάνατος, aussi bien que son synonyme ἄμβροτος (lui, sur la racine *mr- « mourir »), s'applique essentiellement aux dieux, mais, au singulier, en tant que qualificatif ; en tant que dénominatif, il ne s'emploie qu'au pluriel, les Immortels ; on imagine mal une religion polythéiste dans laquelle une des divinités serait nommée « l'Immortelle » ; tous les théonymes dont je comprends le sens caractérisent le dieu …

Me fiant à la promesse de Papou, je signale que l'exception provisoire que j'ai faite pour lui n'est pas généralisable et que je ne réfuterai plus les étymologies basées sur « ça se ressemble ». Babel est un forum participatif et les suggestions doivent s'y appuyer sur des sources sérieuses ou des raisonnements étayés.
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embatérienne
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Messageécrit le Wednesday 10 Aug 11, 10:16 Répondre en citant ce message   

Outis a écrit:
Me fiant à la promesse de Papou, je signale que l'exception provisoire que j'ai faite pour lui n'est pas généralisable et que je ne réfuterai plus les étymologies basées sur « ça se ressemble ». Babel est un forum participatif et les suggestions doivent s'y appuyer sur des sources sérieuses ou des raisonnements étayés.

Dans un sens, c'est dommage, car même et peut-être surtout pour ceux et celles qui comme moi n'entendent point le grec, tes explications documentées et pédagogiques sont un véritable bonheur.
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Outis
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Messageécrit le Wednesday 10 Aug 11, 10:52 Répondre en citant ce message   

Je suis ravi que ça te plaise car c'est effectivement aux linguistes non hellénistes que je pense le plus. Mais il est vrai que le temps manque et, si les digressions sont agréables, il manque encore deux étapes avant que j'aie atteint mon objectif : revenir à Sappho …
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Outis
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Inscrit le: 07 Feb 2007
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Lieu: Nissa

Messageécrit le Friday 12 Aug 11, 8:28 Répondre en citant ce message   

Parmi les anciens noms de l'Attique, ou adjectifs s'y rapportant, je rappelle :

Outis a écrit:
— Ἀτθικός avec gémination expressive (IG IV² 1,104)

Si on s'intéresse alors à l'anthroponyme féminin Ἀτθίς, gén. Ἀτθίδος, on a le premier sentiment qu'on a là un hypocoristique (= diminutif caressant) de Ἀτθικός : la petite athénienne.

Et pourtant, dans le mythe, c'est exactement le contraire, c'est l'Attique qui serait nommée d'après une Atthis, personnage de la protohistoire royale d'Athènes. Les sources sur la jeune fille sont peu nombreuses et Timothy Gantz dans son monumental Mythes de la Grèce archaïque (1423 pages) ne la cite même pas à l'index. Seuls un passage de Pausanias et deux passages de la Bibliothèque d'Apollodore (mythographe du Ier ou IInd siècle e.c., distinct du grammairien homonyme) nous évoquent la donzelle. Le Périégète se contente de confirmer l'éponymie :

Pausanias (I,2,6) a écrit:
Κραναῶι δὲ θυγατέρας καὶ ἄλλας καὶ Ἀτθίδα γενέσθαι λέγουσιν· ἀπὸ ταύτης ὀνομάζουσιν Ἀττικήν τὴν χώραν, πτότερον καλουμένην Ἀκταίαν.

On dit qu'à Kranaos nacquirent des filles et, parmi elles, Atthis ; c'est d'après elle qu'on nomma le pays Attique, antérieurement nommé Aktaia.

Mais Apollodore est plus précis :

Apollodore (III,14,5) a écrit:
οὖτος γήμας ἐκ Λακεδαίμονος Πεδιάδα τὴν Μύνητος ἐγέννησε Κρανάην καὶ Κραναίχμην καὶ Ἀτθιδα, ἧς ἀποθανούσης ἔτι παρθένου τὴν χώραν Κραναὸς Ἀτθιδα προσηγόρευσε.

celui-ci [Kranaos] ayant épousé la Lacédémonienne Pédias, fille de Mynès, il lui nacquit Kranaé, Kranaichmé et Atthis, laquelle étant par la suite morte vierge, Kranaos nomma Atthis la contrée.

Apollodore (III,14,6) a écrit:
τοῦτον οἱ μὲν Ἡφαίστου καὶ τῆς Κραναοῦ θυγατρὸς Ἀτθίδος εἶναι λέγουσιν, …

celui-ci [Érichthonios], les uns le disent être d'Héphaistos et d'Athis, fille de Kranaos, …

À quelques phrases de distance, il semble bien y avoir une contradiction flagrante entre les deux extraits, mais c'est sans tenir compte de deux détails importants :

— d'abord, les mots : j'ai traduit, comme n'importe quel élève peu attentif, le grec παρθένος par « vierge » alors que le sens premier du mot est clairement « jeune fille », « jeune femme non mariée » ; c'est bien légitimement que Sir James George Frazer, excellent traducteur d'Apollodore, donne le très littéraire : « and when Atthis died a maid » ;

— le fécondateur est donné pour être Héphaistos, un dieu, une situation banale dans les mythes grecs (si banale qu'on en connaît une exportation célèbre au Proche-Orient) où le principe de l'hypergamie (l'époux doit avoir un statut social supérieur à l'épouse) rend les choses difficiles pour les filles de rois : soit on organise un concours entre prétendants royaux comme pour Hélène, soit on recourt à un dieu (qui euphémise peut-être un inceste, cf. Persée qui, selon certains, serait né, non de la pluie d'or de Zeus, mais de son grand-oncle Proitos).

Mais, dès que nous avons admis qu'une vierge puisse concevoir, c'est là qu'il est intéressant de continuer à lire le second passage d'Apollodore, complétant les points de suspension que j'avais volontairement laissés :

Apollodore (III,14,6) a écrit:
…, οἱ δὲ Ἡφαίστου καὶ Ἀθηνᾶ, οὕτως· Ἀθηνᾶ παρεγένετο πρὸς Ἥφαιστον, ὅπλα κατασκευάσαι θέλουσα. ὁ δὲ ἐγκαταλελειμμένος ὑπὸ Ἀφροδίτης εἰς ἐπιθυμίαν ὤλισθε τῆς Ἀθηνᾶς, καί διώκειν αὐτὴν ἥρξατο· ἠ δὲ ἔφευγεν. ὡς δὲ ἐγγὺς αὐτῆς ἐγένετο πολλῇ ἀνάγκῇ (ἧν γὰρ χωλός), ἐπειρᾶτο συνελθεῖν. ἡ δὲ ὡς σώφρων καὶ παρθένος οὖσα οὐκ ἠνέσχετο· ὁ δὲ ἀπεσπέρμηνεν εἰς τὸ σκέλος τῆς θεᾶς. ἐκείνη δὲ μυσαχθεῖσα ἐρίῳ ἀπομάξασα τὸν γόνον εἰς γῆν ἔρριψε. φευγούσης δὲ αὐτῆς καὶ τῆσ γονῆς εἰς γῆν πεσούσης Ἐριχθόνιος γίνεται.

…, les autres d'Héphaistos et d'Athéna, voici comment : Athéna se rendit chez Héphaistos, souhaitant s'équiper en armes. Mais celui-ci, sous l'aiguillon planté par Aphrodite, se laissa aller à désirer Athéna, et commença à la poursuivre. Elle s'enfuit. Et, comme il arrivait tout près d'elle à grand peine (étant en effet boiteux) il tenta de s'unir à elle. Mais elle, étant sage et vierge, ne s'y prêta pas et il éjacula sur la jambe de la Déesse. Celle-ci, importunée par la souillure, ayant essuyé la semence avec de la laine, la jeta à terre. Et, quand elle partit, comme la semence était tombée sur le sol, Érichthonios nacquit.

On voit qu'il n'y a guère de doute sur le lien entre les deux versions : l'enfant, Érichthonios, est le même, le père, Héphaistos, est le même, et la mère également vierge ; on ne peut qu'identifier Atthis et Athéna dont nous avons déjà vu qu'elles sont l'une et l'autre éponymes de l'Attique.

Bien sûr, on ne peut plus déterminer aujourd'hui le contenu ni les motifs d'une œuvre littéraire perdue et résumée de compilations en compilations (on sait qu'Apollodore utilise la matière d'autres mythographes). Tout ce qu'on peut supposer avec quelque vraisemblance, c'est la pieuse édulcoration d'un auteur choqué, d'une part par le fait de juxtaposer éjaculation et Athéna, d'autre part, surtout peut-être, par le fait qu'un boiteux puisse si facilement rattrapper une jeune guerrière, soupçon de ce que la Belle aurait été, sinon vraiment consentante, du moins un peu curieuse. Créer cette Atthis, cette « petite Athénienne », permettait d'escamoter le scandale contenu dans la théologie d'Athéna.

En effet, on ne peut oublier la très forte association entre Héphaistos et Athéna, qui se partagent les mêmes fêtes, ont un temple commun et, surtout, sont les progéniteurs aussi bien des hommes de la Ville avec leur roi Érichthonios que des femmes avec Pandore.

Dans la version hésiodique de la Théogonie (571-584), c'est en effet le Boiteux qui modèle Pandore et c'est la Déesse aux yeux clairs qui la vêt et la pare, aucun autre dieu n'intervient (contrairement à sa version des Travaux (70-82) où, pour justifier une étymologie « don de tous [les dieux] » pour Pandore, Παν-δώρη, Hésiode fait intervenir d'autres divinités en plus). Un vers de la Théogonie précise bien :

Hésiode (Théogonie 590) a écrit:
ἐκ τῆς γὰρ γένος ἐστὶ γυναικῶν θηλυτεράων

d'elle [Pandore], en effet, est la race des femmes nées d'une femme
(mot à mot « femmes féminines » mais je pense que, par emploi d'un terme de la racine de θηλαζω « donner à têter, allaiter », l'auteur entend « femmes allaitées », donc nées d'une femme, par opposition aux déesses)

Enfin, pour bien confirmer l'importance religieuse de Pandore, rappelons que, sur le socle de la statue chryséléphantine d'Athéna que Phidias réalisa pour le Parthénon, la seule scène mythologique sculptée est la naissance de Pandore (Pausanias, I,24,7).

Être primogénitrice et vierge était une contradiction et on comprend bien comment certains auteurs ont voulu édulcorer certains aspects scabreux de la chose. Toujours est-il que nous n'avons pas avancé beaucoup sur la question de savoir d'Athènes et d'Athéna laquelle donne son nom à l'autre …

(à suivre)
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Outis
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Messageécrit le Saturday 13 Aug 11, 17:42 Répondre en citant ce message   

Avant de proposer une hypothèse personnelle hasardeuse sur l'origine du nom de la Déesse (que je crois donc antérieur à celui de la ville), j'aimerais m'attarder sur ce nom d'Atthis, cette « petite athénienne » qui, au VIe siècle à Mytilène, devait fréquenter l'École de Sappho (un établissement qui, dans le domaine de la poésie et de la musique, devait être l'équivalent de ce qu'allaient être le Lycée, l'Académie ou le Portique).

Quelques fragments, regroupés (peut-être artificiellement) en suivant le modèle de poèmes latins qu'on imagine avoir été faits à l'imitation de Sappho, peuvent nous évoquer une longue histoire d'amour …

Sappho (fr. 49, Eva-Maria Voigt, Amsterdam 1971) a écrit:
Ἠράμαν μὲν ἔγω ϲέθεν, Ἄτθι, πάλαι ποτά

ϲμίκρα μοι πάιϲ ἔμμεν᾽ ἐφαίνεο κἄχαριϲ

Oui, j'étais éprise, moi de toi, Atthis, une fois, il y a bien longtemps

Tu me semblais être une enfant petite et sans grâce

Formes non attiques :

ἠράμαν = att. ἠράμην, ind. imparfait Sg1 de ἔραμαι « aimer d'amour, aimer passionnément » où l'emploi de la voix moyenne indique une implication personnelle plus intense que l'actif ἐράω (cf. fr. Éros) ; se construit avec le génitif de l'objet
ϲέθεν = att. σοῦ, génitif éolien du pronom personnel sg2, construit avec la particule -θεν marquant l'origine
ποτά = att. ποτέ « une fois, un jour »
ϲμίκρα : les formes de μικρός avec un σ prothétique sont primitives et pandialectales
ἔμμεν = att. εἶναι, infinitif éolien de εἰμί « être »
ἐφαίνεο = att. ἐφαίνου (forme contracte), ind. imparfait sg2 de φαίνομαι « paraître, sembler »
κἄχαριϲ = καὶ ἄ-χαρις « et sans grâce » (cp., à ce sens, le fr. ingrate)


Sappho (fr. 130, Eva-Maria Voigt, Amsterdam 1971) a écrit:
Ἔροϲ δηὖτέ μ᾽ ὀ λυϲιμέλης δόνει,
γλυκύπικρον ἀμάχανον ὅρπετον

Ἄτθι, ϲοὶ δ᾽ ἔμεθεν μὲν ἀπήχθετο
φροντίϲδην, ἐπὶ δ᾽ Ἀνδρομέδαν πότηι[…

Et voilà qu'à nouveau Éros me trouble, lui qui dissout les membres,
serpent doux-amer dont on ne peut se délivrer

Mais toi, ô Atthis, il t'est devenu odieux
de te soucier de moi et vers Andromède vont tes désirs

Formes non attiques :

δηὖτέ = att. δὴ αὖτε
ἀμάχανον = att. ἀ-μήχανον « ce contre quoi on ne peut rien machiner »
ὄρπετον = ἕρπετον « serpent », degré zéro *sṛ-p- avec *s > ø (psilose) et *ṛ > or (dialectal)
ἔμεθεν = att. ἐμοῦ, génitif sg1 du pronom personnel
φροντίϲδην = att. φροντίζειν, infinitif prés. « penser à, se soucier de »
πότηι[ = att. ποθεῖς « désirer une chose absente »
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Outis
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Messageécrit le Monday 15 Aug 11, 17:08 Répondre en citant ce message   

Un fil est consacré à Sappho dans le forum grec.
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Outis
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Messageécrit le Wednesday 17 Aug 11, 12:47 Répondre en citant ce message   

Revenons à Athéna. Ainsi qu'on a pu le voir plus haut, la forme de base en grec commun semble être un Ἀθάνα avec une brève et deux longues (ᾰᾱᾱ). Si l'on cherche un étymon eurindien, parmi toutes les hypothèses envisageables, j'aimerais privilégier pendant un moment l'hypothèse d'une sifflante initiale, d'abord passée à une simple aspiration puis dissimilée par le th (selon la loi dite de Grassmann).

Soit un étymon *sadʰānā, sans préjuger de l'origine des a. Cette forme, tous les lecteurs de Dumézil la rapprocheront immédiatement de la célèbre Satana, héroïne des Légendes sur les Nartes telles que les ont conservées les Ossètes et que Dumézil a étudiées, montrant qu'elles transmettaient le souvenir de leurs ancêtres les Scythes et un fond commun eurindien très pertinent.

Les études ossètes de Dumézil sont essentiellement abordées dans les ouvrages suivants :

Légendes sur les Nartes, suivies de cinq notes mythologiques, 1930
Le Livre des héros, légendes ossètes sur les Nartes, 1965
Mythe et Épopée I : L’Idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens 1968, troisième partie : « Trois familles »
Romans de Scythie et d’alentour , 1978

Pour Athéna = Satana

Le premier point est la grande valeur de Satana. C'est elle qui tient fermement la principale famille Narte, celle des Æxsærtægkatæ (nom apparenté à kṣatriyā, la caste guerrière indienne) qu'elle protège en excellant dans tous les domaines. Elle ne combat jamais mais fournit aux héros de sa famille des sortilèges de protection et déjoue les plans de leurs ennemis. Surtout, elle est remarquablement intelligente, d'une intelligence rusée, bien analysée par Detienne et Vernant (Les Ruses de l’intelligence, la Mètis des grecs, 1974) comme celle d'Ulysse, patronée en Grèce par Mètis (la mère d'Athéna, avalée par Zeus). Un exemple :

Un génie a fourni aux héros Nartes une immense armée à condition qu'ils puisse donner le nombre exact des guerriers. Satana cousit alors un pantalon à trois jambes qu'elle suspendit à sécher, attendant le passage de Syrdon, fléau des Nartes, pour entendre :
« Que ton foie éclate, princesse Satana, si tu as besoin d'un pantalon à trois jambes ! Les armées des Æxsærtægkatæ comptent trente fois trente mille plus cent hommes : parmi eux, il n'y en a pas un seul qui ait trois jambes ! »

Mais ça ne suffit peut-être pas, le folklore est plein de telles héroïnes. Passons alors à des choses plus pertinentes, les structures narratives. J'en donnerai deux exemples.

Naissance de Soslan

Dumézil, Le Livre des héros, p. 69 : Naissance de Soslan, a écrit:
Un jour, Satana lavait du linge au bord d'une grande rivière. Elle portait le vêtement court des montagnardes. De l'autre côté de l'eau, un berger paissait son troupeau. Satana était si belle et de corps si blanc que le berger, dès qu'il la vit, sentit bondir son cœur. Il se coucha sur une pierre et y pris son plaisir. Satana l'avait observé et se mit à compter les jours.
Quand le temps fut révolu, elle prit avec elle un groupe de jeunes Nartes et les amena dégrossir la pierre. Mais lorsqu'ils furent près de la matrice, elle les congédia, ouvrit elle-même la pierre et en tira l'enfant. Elle l'emporta chez elle, l'éleva et le nomma Soslan.
[…]
— Je ne vaudrai jamais rien, répondit Soslan, si vous ne me faites pas tremper dans du lait de louve par Kurdalægon, le forgeron céleste.

On aura immédiatement reconnu le schéma de la naissance d'Érichthonios : l'héroïne est mère causale par le désir qu'elle inspire mais elle reste à distance de l'acte sexuel et la gestation est assumée par le sol, assurant en outre l'autochtonie du héros. Bien sûr, on pourra être aussi frappé par l'intervention du forgeron divin qui assumera une des fonctions paternelles en le trempant.

Naissance de Satana

Dzerassæ, héroïne d'une génération précédente, avait provoqué le désir de Uastyrdji (génie patron de la virilité, son nom est une déformation de « [Saint] Georges ») mais avait réussi à lui échapper par ruse.

Dumézil, Le Livre des héros, pp. 34-35 : Naissance de Satana, a écrit:
Quand elle fut près de mourir, elle dit à ses deux garçons :
— Lorsque je serai morte, ne me laissez pas sans protection les trois premières nuits. J'ai une dette, et mon créancier est mauvais, il me poursuivra jusque chez les morts.
Elle mourut et on l'enterra.
(bien sûr, la troisième nuit, c'est le plus jeune des frères qui est de garde et il s'éloigne)
À peine s'était-il éloigné que la tombe s'illumina : Uastyrdji était déjà à l'intérieur ! … il s'approcha d'elle …
(un an s'est écoulé)
— Il se passe une chose étrange dans le cimetière des Nartes : prêtez l'oreille, et vous entendrez les pleurs d'un nouveau né.
Uryzmæg présidait l'assemblée. Il ne s'en leva pas moins et courut jusqu'à la porte de la tombe. Il ouvrit, entra, et ressortit avec une petite fille, Satana.

Ici, plus que la narration, c'est la structure qui est commune avec la naissance d'Athéna où Mètis, la Ruse, enceinte de Zeus, est avalée par celui-ci, puis, la gestation s'étant poursuivie en lui, l'enfant sera délivrée de son front par la hache d'Héphaistos. On a dans les deux cas une double enveloppe de l'embryon, le ventre de sa mère morte et le tombeau qui la contient. Quand le temps est venu, le premier accouchement se fait apparemment sans problème mais il faut une intervention pour le second. On notera aussi que l'étrange cheminement de la petite Déesse dans le corps de Zeus (c'est la cuisse de celui-ci qui servit de matrice à Dionysos) est peut-être lié à ce que le crâne peut évoquer par sa forme la tombe à coupole mycénienne …

D'autres traits peuvent rapprocher les deux personnages, comme la trifonctionnalité par exemple, mais, plus généraux, ils sont moins pertinents.

Contre Athéna = Satana

Il y a de sérieux problèmes phonétiques car un ossète satana ne peut en aucun cas provenir d'un eurindien *sadʰānā. J'utilise ici, pour la dernière étape, un article Ossetic de Fridrik Thordarson.

Dès l'avestique eur. *s- > OI (vieil iranien) *h-, comme en grec mais, ensuite, OI *ha- > oss. æ- (4.2.5.2.1.3). En position médiane OI > a, sauf avant nasale où > o (nāman- « nom » > oss. nom, cf. 4.2.5.2.1.4). L'eurindien *dʰ qui avait déjà peru son aspiration en OI se maintient d en ossète, de même que la nasale n.
Finalement, de *sadʰānā on attendrait un ossète *ædona ou, rétablissant un féminin, *ædonæ, bien éloigné de satana …

L'origine commune des deux noms étant visiblement exclue, ne reste, à part une curieuse coïncidence, toujours possible, que la possibilité d'un emprunt, le plus vraisemblable étant dans le sens grec > scythe, à une date où un s- initial n'avait pas encore disparu en grec et où il ne disparaissait plus dans les langues iraniennes. Ça laisse une fourchette difficile à déterminer (manque d'homogénéité des dialectes) et, j'en ai peur, si tant est qu'elle existe, bien étroite …

C'est pourquoi, finalement, je me rabattrais volontiers sur un simple emprunt vers les VIIIe ou VIIe siècles : grec Athana > scythe *Atana qui aurait été contaminé en Satana lors de l'évangélisation des Ossètes.

Hélas pour Papou, ça n'expliquerait toujours pas le grec Athéna …
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Alexandre



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Messageécrit le Wednesday 05 Oct 11, 9:11 Répondre en citant ce message   

Les personnages mythologiques sont particulièrement sujets à pseudo-cognats - c'est à dire que des personnages ressentis comme proches portent des noms qui se ressemblent, bien que ne pouvant être réduits à un étymon unique. La raison en est que les conteurs de l'Antiquité étaient souvent itinérants, ce qui les forçait à être polyglottes.
N'ayant qu'un nombre nécessairement limité de récits à raconter, ils franchissaient allègrement les barrières linguistiques d'un auditoire à l'autre, dans la mesure de leurs capacités. Pour autant, par facilité, ils conservaient les mêmes noms à leurs personnages. Les noms et les idéologies sous-jacentes à leurs récits ne variaient donc que dans la mesure des habitudes phonétiques et des conceptions morales des auditoires.
Voilà comment une "Satanâ" indo-iranienne a pu devenir une Sathanâ grecque, dès lors qu'elles présentaient des caractéristiques suffisamment proches.

Quelques exemples célèbres :
le chien de l'enfer : Kerberos chez les Grecs, carbala chez les Perses
le dieu du ciel : Ouranos chez les Grecs, Varuna en inde
les musiciens des dieux, mi-hommes mi-animaux : Kentauroi chez les Grecs, Gandarva chez les Perses, Gondu chez les Lituaniens, et le nom du mois februum à Rome

Le phénomène transcende même les limites de familles linguistiques :

http://www.mythofrancaise.asso.fr/4_bullet/43_article.html

Autre exemple :
hourrite Kubaba - la déesse Cybèle / sumérien Humbaba - monstre opposé à Gilgamesh par la déesse Inana.

J.D. Forest est allé jusqu'à proposer le même phénomène entre l'hébreux Moïse et le sumérien Gilga-mesh.
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Alexandre



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Messageécrit le Wednesday 05 Oct 11, 23:26 Répondre en citant ce message   

A propos de Satana : http://titus.uni-frankfurt.de/personal/jg/pdf/jg2000d.pdf
p.32
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