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Bonheur et Argonautiques : "la Part du Héros" d'Andrea Marcolongo - Forum grec - Forum Babel
Bonheur et Argonautiques : "la Part du Héros" d'Andrea Marcolongo

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Ion
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Messageécrit le Wednesday 13 Feb 19, 18:12 Répondre en citant ce message   

Andrea Marcolongo, la Part du Héros (La misura eroica), Paris, les Belles Lettres, 2019

Cible et objectif
Comme la Langue géniale, la Part du Héros poursuit le sympathique objectif de rendre service à ses lecteurs, mais cette fois, au premier chef, l’ouvrage cible les jeunes lectrices qui étudient le grec ancien, quoique tout le monde puisse en tirer profit. En effet, le livre vise avant tout à encourager son public dans la lutte contre les malaises et les épreuves liés en principe à l’adolescence, spécialement féminine, qu’Andrea Marcolongo semble avoir subis elle-même de plein fouet. On y parle de décès prématuré de la mère, d’anorexie, de difficultés à communiquer, à s’affirmer et à choisir, mais toujours dans la perspective d’une guérison, d’une amélioration, d’un dépassement. Et tout cela en utilisant la culture grecque antique.

Ingrédients
La littérature grecque étant volontiers maritime, c’est le motif du voyage par mer, avec ses dangers et ses promesses, qui servira de support à l’évocation du « voyage de la vie », qui fait « devenir grand », c’est-à-dire « devenir soi-même » et découvrir l’amour et le bonheur. Mais on ne convoquera pas l’Odyssée, trop célèbre, trop mâle et peut-être trop archaïque. Ce sera donc les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes (~IIIe siècle), où, en compagnie de Jason le héros-mais-pas-trop, le personnage féminin de la jeune Médée est au premier plan dans le conquête de la Toison d'Or. Oeuvre bien choisie car pas trop connue et assez « moderne » par la place laissée à l’expression des émotions et des états d’âme, dans la ligne de la culture hellénistique.

Ainsi, le livre fera d’une pierre deux coups : permettre d’apprécier les Argonautiques tout en faisant réfléchir sur la conduite de la vie et la démarche d’acquisition d’une bonne maturité affective.

Mieux, le livre fait d’une pierre trois coups, car A. M. a eu l’idée géniale de citer également, en parallèle à l’épopée grecque, des passages d’un manuel de survie américain de 1942, How to Abandon Ship, destiné à aider les marins des cargos torpillés à survivre au naufrage. Là, on est loin des états d’âme adolescents. Il s’agit de la survie la plus immédiate, la plus physique, la plus désirable à tout âge.

Voilà les ingrédients.

Résultats
L’auteure a eu plus de force qu’Apollonios : au contraire du poème grec où les péripéties n’ont pas toujours de lien organique, elle a réussi a unifier ses ingrédients en un tout assez homogène, tendu vers l’objectif. La trame générale en est un résumé linéaire des Argonautiques émaillé de citations, à quoi l’auteure articule ses nombreux commentaires parfois bien fournis sur les problèmes du passage à l’âge adulte.

Ainsi, à la fin du chant I, une querelle éclate chez les Argonautes à propos de la direction de l’expédition : A. M. enchaîne par un commentaire sur les maîtres « héroïques » qui nous mèneront à la découverte de nous-mêmes et les modèles de réussite à ne pas imiter de peur de ne vivre que la vie d’autrui et non la nôtre.

Ces commentaires s’alimentent aussi à la littérature générale (Camus, Proust), à la culture antique (allusion à Platon, au Labyrinthe de Cnossos) et à la linguistique. Pointons notamment, outre des étymologies, des allusions aux notions de mesure, de liberté – être libéré de... ou avoir la liberté de… – , de farmakon, à la fois « poison » et « médicament », de kairos, « l’occasion », de Némésis, « déesse des limites » ou de Mêtis « l’intelligence pratique ».

Quant aux extraits du manuel de survie How to Abandon Ship, ils se placent comme des épigraphes au début des chapitres. Épinglons celui qui ouvre le chapitre intitulé Tendresse (Tenerezza) : Il y est dit de veiller à entretenir son moral par de petits plaisirs apparemment anodins, comme les cigarettes ou les magazines, car « la démoralisation tue davantage que les bombes ». Cela pour introduire le récit de la première rencontre entre Jason et Médée, où il ne se passe physiquement pas grand-chose mais où les jeunes gens, submergés de bonheur, gagnent un moral d’acier.

En conclusion, l’ouvrage nous indique une voie pour être « héroïques », ce qui signifie surtout « être nous-mêmes », y compris en assumant nos faiblesses, dans ce monde déboussolé. Joli programme qui fleure un peu le stoïcisme.

Restons lucides…
et gardons la mesure. N’attendons pas de la Part du héros de résumé complet ni parfaitement exact des Argonautiques, car le poème grec est ici au service d’un projet psycho-philosophique moderne. Un seul exemple. L’épisode du meurtre assez peu reluisant d’Absyrte, le frère de Médée, où celle-ci joue le rôle de « chèvre », est forcément passé sous silence (IV, 395-481). « Être soi-même » à ce point-là serait de mauvais goût.

Terminons par un cas d’aménagement de faits historiques. Dans l’avant-dernier chapitre, Épilogue. Brûler nos vaisseaux intérieurs, où il est question de rester autant que possible fidèle à ses aspirations, de ne pas reculer trop vite, le parallèle est fait avec le chef de guerre qui brûle ses vaisseaux pour couper à ses hommes la possibilité de fuir le combat. A. Marcolongo attribue cette action à Alexandre le Grand avant la bataille d’Issos (~333). Renseignements pris, ce n’est pas Alexandre le Grand qui a fait cela, c’est Agathoclès de Syracuse, en Afrique, contre les Carthaginois : c’est un cas où le personnage célèbre attire à lui l’histoire des autres. Il reste bien qu’ « un personnage antique » a fait brûler ses vaisseaux au ~IVe siècle, mais ce n’est pas Alexandre.

Mais enfin, lecteur pointilleux, introduire ici Agathoclès de Syracuse aurait été du dernier pédant ! Aurait nécessité de pénibles explications nuisibles au rythme du texte ! Au moins, Alexandre le Grand, tout le monde connaît, et , avec la mention de la bataille d’Issos, l’auteure peut embrayer sur la mosaïque de Pompéi qui représente cette bataille « où l’on n’aperçoit aucun vaisseau » derrière les Macédoniens. On n’y aperçoit pas la mer non plus. Elle devait être démontée.

J'ai dit que l'ouvrage ciblait prioritairement les jeunes filles. Pour les plus âgés, ce pourrait être au moins une idée de cadeau !
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