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Les grandes dates de la phonétique historique du français - Cours & Documents - Forum Babel
Les grandes dates de la phonétique historique du français

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Cligès



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Messageécrit le Sunday 21 Jul 19, 12:48 Répondre en citant ce message   

1. Le bouleversement vocalique latin

On sait que le système vocalique du latin classique reposait sur l’opposition des timbres, comme dans toutes les langues, mais aussi sur celle des quantités. C’est la quantité qui distinguait, par exemple, ōs (bouche) de ŏs (os), villă (au nominatif) de villā (à l’ablatif), lĕgit (il/elle lit) de lēgit (il/elle a lu), mais aussi lĕgo (je lis) de lēgo (je lègue).

Mais plus on avance dans le temps, plus cette opposition est battue en brèche. Elle ne persistera vraiment, de manière de plus en plus artificielle, qu’en poésie ; on sait en effet que la prosodie latine se fondait sur l’alternance des longueurs.
Dans la langue vulgaire, cette opposition devient caduque au cours de la période impériale, à en croire Sacerdos, grammairien du IIIème siècle. Au siècle suivant, Saint Augustin déplore que ses contemporains ne respectent plus les quantités vocaliques (1).

Mais le phénomène le plus important n’est pas tant la perte des quantités en elle-même que la transformation de l’opposition de quantité en une opposition de timbre.
Cette transformation, amorcée au IIème siècle, va se poursuivre jusqu’au Vème et fonder le système vocalique de la plupart des nouvelles langues appelées à se constituer dans le domaine de la Romania.

Voici comment se présente cette nouvelle distribution. Il est important de noter que ces correspondances ne valent vraiment que pour les voyelles latines accentuées (en gras dans les exemples) :

ā et ă > a (antérieur ou postérieur ?) dans toutes les langues romanes.

ē et ĭ > ẹ (IIe – IVe) (2) ; cette unification des timbres explique que vēlum et pĭlum aient donné toile et poil en français, velo et pelo en italien et en espagnol.

ĕ > ę (IIe)

ī > i dans toutes les langues romanes.

ō et ŭ > ọ (IIIe-Ve) : mōla > fr. meule, it. mola comme gŭla > fr. gueule, it. gola.

ŏ > ǫ (IIe)

ū > u dans toutes les langues.


Parallèlement, les diphtongues latines se réduisent à un son unique :

oe > ẹ : poena (Ier) > fr. peine, it. et esp. pena (le ẹ a pu s’ouvrir par la suite).

ae > ẹ (Ier) ou ę (IIe) ; praeda > *prda > fr. proie, it. preda, comme pour le traitement du ē latin > ẹ ; caelum > *kęlum > fr. ciel, it. et esp. cielo comme pour le traitement du ĕ latin > ę.

au > ọ (Ve) : aurum > fr. or, it. et esp. oro, mais auren roumain.


Le tableau ci-dessous, emprunté à l’ouvrage de V. Väänänen (3), montre les particularités propres à certaines langues ou dialectes :



Il est important enfin de noter que l’accent tonique, assez marqué en latin vulgaire, a provoqué un allongement de la voyelle qui en était affectée. Cet allongement, nullement lié aux anciennes quantités, aura pour conséquence un phénomène particulièrement important en français : la diphtongaison spontanée par segmentation de la voyelle longue et différenciation qualitative des segments. C’est ainsi qu’on a pĕdem > fr. pied, it. piede, esp. pie (mais ptg. ) ; mare > *maer (fin VIe) > fr. mer, mais mare en it. et en roum., mar en esp., ptg., occ.


(1) Ces deux exemples sont cités par V. Väänänen, Introduction au latin vulgaire, Paris, Klincksieck, 1967.
(2) Les datations sont empruntées à H. Bonnard, Synopsis de phonétique historique, Paris, CEDES-CDU, 1979.
(3) op. cit. p. 30.
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Cligès



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Messageécrit le Saturday 27 Jul 19, 20:59 Répondre en citant ce message   

2 : La diphtongaison romane

Cette diphtongaison provient de la segmentation des voyelles ę < ĕ latin et ǫ < ŏ latin, devenues longues quand elles étaient accentuées et qu’elles se trouvaient placées en syllabe libre.
Elle concerne la plupart des langues romanes, ce qui prouve son origine ancienne.

Ex. 1 : *mĕl(l)e(m) > miel en fr. et en esp., miele en it., miere en roum., mais mel en ptg., cat., occ.
Ex. 2 : *mŏrit > muer en AF, (réduit à meurt en FM.), muore en it., muere en esp., mais morre en ptg., mor en occ. et cat. ; quant au roumain, qui diphtongue (moare), mais dont le [o] résulte aussi bien du ō que du ŏ latins, il n’entre pas dans ce cadre.

Nous nous limiterons aujourd’hui au traitement du ĕ en français.

Voici le détail de ce traitement ainsi que les datations :

- IIe (1) : pĕde(m) > *pęde (v. message précédent).

- IIIe : *pęde > *pęde (2) (la syllabe longue se segmente en deux éléments d’ouverture progressive).

- Fin du IIIe : *pęde > *pięde (le premier élément se ferme davantage, par dissimilation. Il conserve l’accent tonique).

- VIIe : *pięde > *piẹde (le second élément se ferme par rééquilibrage des ouvertures).

- VIIIe : *piẹde > *piẹd (amuïssement du e final).

- IXe : *piẹd > *piẹδ > *piẹθ (le d final se spirantise, puis s’assourdit).

- XIe *piẹθ > *piẹ (la consonne finale disparaît, mais la forme dialectale piet est attestée)

- XIIe-XIIIe : *piẹ > py noté pié (le premier élément se palatalise et aboutit à un son consonantique ; de ce fait, l’accent tonique passe sur le second élément. Le groupe ne constitue plus une diphtongue et son premier élément ne peut plus accéder au statut de voyelle ; on sait d’ailleurs que les règles poétiques n’admettent pas la diérèse dans ce type de mots, à l’exception de hier).

- A partir du XVe : la loi de position fait que le e est fermé dans une syllabe ouverte, comme dans pie(d), ouvert dans une syllabe fermée, comme dans miel.

Quelques autres exemples :

fĕl > fiel ; hĕri > hier ; bĕne > bien, dans lequel on remarquera le phénomène de nasalisation ; *assĕdet > assied ; fĕru(m) > fier, etc…


Compléments :

- Placé devant une entrave latine, le ĕ tonique reste bref et ne se diphtongue pas :
Ex. : tĕsta > tête ; sĕlla > selle, etc...

- Placé devant l’entrave provoquée par la syncope de la voyelle pénultième atone, la diphtongaison s’effectue, preuve là encore de sa précocité.

Ex. : tĕp(i)du(m) > tĕp(i)du > tiède
.

- Il est à signaler que le groupe constitué par cons. autre que r + r ne constitue pas une entrave, au contraire du groupe constitué par r + cons., y compris r).

Ex : pĕtra > pierre, mais hĕrba > herbe et fĕrrum > fer.

- Placée devant un yod ou une consonne dégageant un yod par palatalisation, le ĕ tonique libre aboutit à i par combinaison avec ce yod. Je n’insiste pas sur ce point, qui fera l’objet d’un cours ultérieur.

Ex : pĕiore(m) > pire ; prĕtiu(m) > prix.

(1) Les datations sont empruntées à A. Englebert, Phonétique et histoire de la langue, Bruxelles, Deboeck, 2015 et à H. Bonnard, Synopsis de phonétique historique, Paris, SEDES-CDU, 1979.

(2) G. Zink, Phonétique historique du français, Paris, PUF, 1986, semble poser directement *pęde > *pięde.
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Cligès



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Messageécrit le Sunday 04 Aug 19, 18:29 Répondre en citant ce message   

2 : La diphtongaison romane (suite)

La diphtongaison du ŏ tonique en syllabe libre est un peu plus tardive que celle du ĕ. Elle concerne les mêmes langues à l’exception du roumain (v. message précédent).

Le processus des deux diphtongaisons est comparable, mais le français se distingue des autres langues en poursuivant l’évolution de la diphtongue –ue de l’AF jusqu’à la réduire à un couple de sons uniques, œ̣/œ̨, inédits en latin et dans la plupart des langues romanes.

Voici le détail de cette transformation pour le mot cœur < cŏr. La syllabe du mot latin est bien fermée, mais le mot étant monosyllabique, la durée vocalique se trouve renforcée, donc allongée, et la voyelle est traitée comme si elle était en syllabe libre.

IIe : cŏr > *kǫr (v. 1er message).

IIIe : *kǫr > *kǫr (1) (sous l'effet de l'allongement, segmentation de la syllabe en deux éléments d’aperture croissante).

IVe : *kǫr > *kuǫr (fermeture du premier élément qui garde l’accent tonique).

VIIe : *kuǫr > *kuọr (fermeture du second élément, par rééquilibrage des apertures).

XIe : *kuọr > kuẹr (différenciation par passage du second élément dans la zone d’avant (2)).

XI-XIIe : kuẹr > küẹr (palatalisation du u suivant une évolution commencée depuis le VIIIe)

cuer est la forme médiévale « classique », présente dès Alexis (vers 1040). Les graphies cuor et cor, que l’on peut rencontrer ensuite, sont dialectales, conservatrices ou savantes. Il faut noter que le mot compte toujours pour une syllabe dans la versification.

XIIe : küẹr > *küœ̣r (labialisation du ẹ par rapprochement des points d’articulation)

Fin du XIIe : *küœ̣r > *kẅœ̣r (palatalisation du premier élément qui aboutit à un son consonantique inédit et propre au français. L'accent se déplace sur le second élément.) (3)

Les graphies n’enregistrent pas ces formes nouvelles de manière spécifique (voir plus bas ce qui concerne la graphie)

XIIIe : *kẅœ̣r > *kœ̣r (amuïssement de la demi-consonne ẅ, moins "solide" que le yod qui a persisté dans pied, miel, etc…)

XVIIe : *kœ̣r > kœ̨r (loi de position : œ̣ devant une consonne articulée, œ̨ autrement (cf. bœuf et bœufs), mais il existe des "exceptions".

Autres exemples : Ex : mŏla(m) > muole > meule ; nŏvu(m) > nuef > neuf ; *pŏtet > puet > peut ; prŏba(m) > prueve > preuve ; sŏror > suer (mais sŏrōrem > seror à cause du déplacement de l’accent > sœur.

Compléments :

En syllabe fermée, hormis le cas de cuer, la diphtongaison du ŏ tonique n’a pas lieu.
Ex : pŏrta > porte ; mŏrte(m) > mort (alors que *mŏrit > muert > meurt) ; cŏllum > col.

Dans la plupart des autres cas, la diphtongaison est suivie d’une réduction dont la nature diffère suivant la position du ŏ tonique.

Au contact d’un yod, d’origine latine ou romane, le point d’aboutissement est ẅi.
Ex : hŏdie > hŏ(d)i(e) > hui ; cŏriu(m) > *coyr(um) > cuir ; nŏcte(m) > *noyt(e) > nuit ; etc…

Si le ŏ est suivi d’une nasale :
- si la nasale est suivie d’un e̥ < a, il aboutit à ǫ et la nasale conserve son articulation :
Ex : bŏna > buona (Eulalie) > bonne (je n’insiste pas ici sur les phénomènes de nasalisation à l’origine des deux –n) ; tŏnat > tonne.
- si la nasale est finale ou suivie d’une seule consonne, le ŏ se combine avec la nasale pour donner le son ɔ̃ (je n’insiste pas sur les détails).
Ex : hŏm(o) > huem > (h)om > on ; pŏnte(m) > pont (sans diphtongaison préalable, le ŏ étant en entrave) (4)

Le cas de bŏnu(m) > bon en face de l'italien buono et de l'espagnol bueno est particulier du fait qu’on ne relève aucune trace de diphtongaison du ŏ dans l’histoire du mot (on a bons au tout début d’Alexis). E. et J. Bourciez (5) l’expliquent par le caractère proclitique de ce monosyllabe (Ex : li bons filz), qui lui aurait fait perdre son accent.

Les scribes ont hésité sur la manière de transcrire le son œ̣/(œ̨) inconnu du latin. Durant tout le Moyen âge, on trouve les graphies buef, cuer, puis bueuf, cueur (chez Villon), alors même qu’on prononce [bœ̨f] et [kœ̨r] depuis le XIIIème siècle. Mais dans le cas de cueur, le u a sans doute une fonction diacritique.
A la Renaissance, la ligature œ a été empruntée au latin classique par souci étymologique, mais aussi pour « étoffer » certains monosyllabes ou distinguer des homophones, comme seur (> sûr) et sœur.
J’en profite pour signaler que sans un -u à sa suite, le œ doit se prononcer [ẹ], en particulier dans le nom Œdipe, sur lequel achoppent tant d’élèves et d’étudiants…

Il est à noter que le ō tonique libre a aussi abouti à œ̣/œ̨ (ex : vōtum > vœu), mais par un processus différent, sans diphtongaison primaire. Son traitement sort donc de ce cadre.

(1) G. Zink, op. cit., n’évoque pas cette phase.
(2) G. Zink, op. cit. p. 55.
(3) Selon E. et J. Bourciez, Phonétique française, étude historique, Paris, 1978, éd. Klincksieck, p. 84.
op. cit. p. 84, cette transformation s’effectue dès le début du XIe, par un intermédiaire wẹ ou wœ̣.
(4) Nous avons suivi ici le plan du chapitre sur le ŏ tonique E. et J. Bourciez, op. cit. pp. 85-87.
(5) op. cit. p 88, auquel nous avons emprunté l’explication par la proclise et le dernier exemple).
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Cligès



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Messageécrit le Sunday 15 Sep 19, 12:53 Répondre en citant ce message   

Note importante :

N'hésitez pas à me faire part de vos remarques, de vos critiques ou encore de votre volonté de voir ajouter tel ou tel élément à ces exposés.
Les critiques (fondées et étayées, bien sûr) ne me gênent pas, mieux : je les sollicite dans l'intérêt même de nos lecteurs.


___________________________

3. Le traitement des consonnes intervocaliques.

On sait tous que le mot rose se prononce [roz] à cause de la sonorisation du [s] placé entre deux voyelles.
Mais ce phénomène n’a pas affecté que la sifflante [s]. Si les consonnes liquides et nasales intervocaliques se sont conservées, les occlusives et les constrictives ont subi en revanche un relâchement articulatoire qui a abouti à des résultats divers suivant leur catégorie et le caractère palatal ou vélaire des voyelles environnantes.

Ici comme ailleurs, en poursuivant les évolutions plus loin que les autres langues romanes, le français s’est considérablement éloigné du latin, comme en témoignent les exemples suivants :

- Alors que le latin vīta est resté intact en italien et en gascon (au [v] près, mais ce n’est pas ce qui nous intéresse ici), il a donné vida en espagnol, en portugais, en occitan et en catalan, viaţa (viatsa) en roumain. Le français, avec vie, n’a plus aucune trace de la consonne…

- Alors que secūru(m) a donné sicuro en italien, seguro en espagnol et en portugais, sigur en roumain, segur en occitan et en catalan, le français, avec sûr (AF seür), se signale encore par la disparition de la gutturale.

Cet amuïssement, facteur de réduction syllabique, est une des causes du développement des homonymies qui affectent le français de manière caractéristique : rien ne prédestinait en effet nūda et *nūba (class. nūbes) à se confondre tous deux dans nue.


Dans notre étude, nous classerons les consonnes suivant leur point d’articulation : la parenté des traitements à l’intérieur de chaque catégorie ressortira ainsi clairement.

Nous traiterons le cas de quelques groupes de consonnes, comme -pr- et -br-, mais nous n’aborderons pas le cas de la consonne suivie d’un yod issu de voyelle (Ex : rŭbĕum > rouge).


A. – Les bilabiales

D’une manière générale, sous l’effet des voyelles qui les environnaient, les occlusives bilabiales sourdes se sont sonorisées, les sonores se sont spirantisées avant de disparaître totalement dans certains cas.

1. – L’occlusive sourde [p]

a) Entre voyelles palatales (a, e, i) ou si l’une est palatale, l’autre vélaire (o, u) : [p] > [v].
Exemple : rīpa > rive (1)

Fin du IVe : rīpa > *riba (sonorisation sous l’influence des sons vocaliques environnants).

Début du Ve : *riba > *riβa (relâchement du point d’articulation, aboutissant à une spirantisation).

Courant du Ve : *riβa > *riva (renforcement par passage à une articulation labio-dentale, le son [β] étant de nature instable en gallo-roman (2)).

(VIIème – époque moderne : *riva > *rive̥ > riv(e̥) (3).

Autres exemples :
nepōte(m) > neveu ; sapēre > savoir ; *rapīre > ravir ; *tropāre > trouver ; sapōne(m) (germ. latinisé) > savon ; papilliōne(m) > pavillon ; lŭpa > louve, etc…


b) Entre voyelles vélaires : amuïssement (4).
Exemple : lŭpu(m) > AF leu (FM. dans à la queue leu leu, Saint-Leu).

Entre IIIe et Ve : lŭpu(m) > *lpu (bouleversement vocalique ; v. premier cours).

Fin du IVe : *lpu > *lbu (sonorisation).

Ve : lbu > *lβu > *lwu > *lu (spirantisation, vélarisation sous l’action des voyelles, puis relâchement final de l’articulation et amuïssement.

(XIe : *lu > *lu
XIIe : *lu > lœ̣)
Note : loup a été refait sur louve.


Quelques cas particuliers :

- abeille est un emprunt au provençal abeilha < apĭcula. L’occitan n’a pas poursuivi l’évolution du [p] intervocalique au-delà du [b] ; en revanche, le mot ancien avette est un diminutif dont le radical est tiré du mot latin ăpem (> ape en italien).

- *sapūtu(m) > seü > su est analogique de *habūtu(m) > > eu et de *debūtu(m) > deü > qui, eux, sont de formation régulière (cf ci-dessous).

- apôtre (AF apost(o)le) < apostŏlum ; vapeur < vapor ; superbe < superbus, etc... sont des dérivés savants ou demi-savants.


2. – L’occlusive sonore [b]


Le traitement du [b] intervocalique dépend de facteurs complexes (5).

a) Placé entre deux palatales ou entre une vélaire atone et une palatale, [b] > [v].

Exemple : făba > fève.

Fin du Ier : făba > *faβa (spirantisation par relâchement articulatoire).

IIIe : *faβa > *fava (renforcement par création d’une occlusion labio-dentale).

(VIe-VIIe : *fava > *faęva > *fęva.
VIIème – époque moderne : *fęva > *fęve̥ > fęv(e̥)).

Autres exemples :

habēre > avoir ; debēre > devoir ; cŭbāre > couver ; hibernum > hiver ; probāre > prouver, etc…

b) Placé devant une vélaire, ou après une vélaire et devant un a atone, ou entre deux vélaires le [b] s’amuït.

Exemple : *tabōne(m) > taon.

Fin du Ier : *tabōne > *taβne (spirantisation).

IIIe : *taβne > *tawne > *tane

(VIIe : *tane > *tan
XIIe : *tan > *taọ̃n > * tɑ̃n (ou *tn)
XVIe : *tɑ̃n (ou *tn) > tɑ̃ (ou tõ).


Autres exemples :
*nūba > nue ; *habūtu(m) > eu ; *debūtu(m) > ; vibŭrna > viorne, etc…


Cas particuliers :

- labourer (laborāre), glèbe (glēba), robuste (robustum) sont des formations savantes.


- Le traitement du [b] d’origine germanique dépend de la date d’apparition du mot (6) :

a) Dans les plus anciens, le traitement est comparable à celui du [b] latin.
Exemple : *globōne > AF gloon ou glaon (bûche).

b) Dans les dérivés récents, le [b] s’est maintenu :
Exemples : rauba > robe ; ribaldu(m), dérivé latinisé de hrība, « prostituée » > ribaud.

Dans les imparfaits latins en –abat et –ebat, le [b] aurait dû donner [v], ce qu’il fait en AF dans certains dialectes ; dans la langue standard, -eat > oit > -ait a triomphé par analogie avec des verbes comme habēbat, debēbat, dans lesquels le [b] de la syllabe atone est tombé par dissimilation.


On notera le parallélisme des traitements du [p] et du [b ], le traitement du premier ayant rejoint pour l’essentiel celui du second, mais la comparaison des datations montre que l’occlusive sourde a « tenu » plus longtemps que la sonore, ce qui est naturel.


A suivre...

Notes :

(1) Nous ne citons pas de sources quand les transformations signalées, ainsi que les datations, font dans l’ensemble l’unanimité des spécialistes.
(2) On connaît par contre la fortune de ce son en espagnol.
(3) Nous portons entre parenthèses les traitements qui n’intéressent pas directement notre chapitre.
(4) Suivant la distinction opérée par M. Zink, Phonétique historique du français, Paris, PUF, 1986, auquel nous empruntons le traitement de l’unique exemple.
(5) P. Fouché, dans sa Phonétique historique du français, Klincksieck, Paris, 1961, est le seul à formuler précisément les conditions du traitement de cette consonne (tome III pp 619- 623).
(6) Nous suivons ici Fouché, op. cit. p. 622, sans reproduire tous ses exemples.
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Cligès



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Messageécrit le Sunday 13 Oct 19, 18:40 Répondre en citant ce message   

3. – La spirante labio-vélaire [w]

Si, avec A. Martinet(1), nous parlons de consonne labiale à propos du [w], c’est que la parenté de son évolution en situation intervocalique avec celles des deux occlusives bilabiales précédemment étudiées est évidente, mais cela ne signifie pas que nous négligeons son statut de sonante ni son caractère vélaire, déterminant dans d’autres positions, qui en font un son souvent étudié à part dans les ouvrages de phonétique. Nous serons d’ailleurs amené à y revenir dans des notices ultérieures.

Assez répandu en latin – notamment dans la conjugaison des temps du perfectum de nombreux verbes – il se transforme et disparaît en français alors qu’un [w] nouveau se crée au terme d’évolutions secondaires originales, dont la principale affecte la séquence oi- [wa]. Il est bien entendu que ne traiterons ici que du [w] d’origine latine ou germanique.
Quant à la consonne [kw], son caractère particulier fait que nous la traiterons à part.


Dans l’évolution du [w] intervocalique, deux cas sont à considérer : soit la voyelle qui suit est palatale, dans ce cas [w] > [v], soit elle est vélaire, alors [w] s’amuït.

a) Placé devant une voyelle palatale ([a], [e], [i]), le [w] évolue vers [v] dès l’époque impériale.
Exemple : lavāre [lawarẹ] > laver.

Ier : lavāre > *laβare (la voyelle palatale fait disparaître le caractère vélaire de la consonne).

IIIe : *laβāre > *lavare (consolidation du point d’articulation par glissement labio-dental)(2).

(VIe-VIIe : *lavare > *lavaęre > *lavęr(e) > laver (diphtongaison spontanée du a tonique en syllabe ouverte et chute du e final)).

Autres exemples : vīva > vive ; avēna > avoine ; movēre > mouvoir ; *divīsāre > deviser, etc…

Cas particuliers :
- Dans vivenda > viande, le [w] intervocalique a disparu par dissimilation.
- Dans les terminaisons du passé simple -ā> -ai, -āvĭt > *ait [ait] > a(t), etc., [w] devant [i] avait déjà disparu dans le latin vulgaire de l’époque républicaine par affaiblissement de son articulation après une syllabe tonique(3).
- Le fait que nŏvēmbre(m) ait donné noembre en AF montre une réduction au niveau du latin. La forme novembre est une réfection savante.


b) Placé entre deux voyelles, dont la seconde est vélaire ([o], [u]), ou dont la première est [ū], le [w] s’amuït
dès le bas-latin, plus tôt encore dans certains mots.
Exemple : pavōne(m) > paon.

IIIe : pavōne > *pane (absorption dans la voyelle vélaire).

(VIIe : *pane > *pan
XIIe : *pan > *paọ̃n > *pɑ̃n
XVIe : *pɑ̃n > pɑ̃ (écrit paon par souci de distinguer les homophones) (disparition de la voyelle finale, nasalisation, chute de la consonne nasale en fin de mot).

On constate sans peine qu’entre voyelles, l’évolution du [w] suit, pour l’essentiel, la partie terminale de l’évolution du [b].

Autres exemples : avŭnculu(m) > oncle(4) ; pavōre(m) > AF paor ou peor > peur(5) ; *ūvĭtta > (l)uette(6), etc…

Cas du [w] germanique.

Le [w] germanique intervocalique, ou devenu tel à la suite de la chute d’une consonne, -h entre autres, a connu un traitement légèrement différent du [w] latin en raison de son apparition à une époque où le [w] latin avait commencé à se transformer, mais sans doute aussi en raison d’une articulation sensiblement différente de ce dernier ; on sait qu’à l’initiale, ce [w] évoluera vers [g] (*werra > guerre ; *wespa > guêpe…), ce qui montre les difficultés des locuteurs romans à appréhender ce son nouveau pour eux.

- Devant l’accent et au contact d’une voyelle vélaire
(7), il s’amuït très tôt.
Exemples : *mow(itta) > moete > mouette(8) ; *eskow(ārium) > AF escoier (= fourreur ou pelletier).
Le traitement diffère donc ici de movēre > mouvoir.

- Après l’accent, il s’est maintenu jusqu’aux VIe- VIIe, puis a évolué vers > [β] ( ?) > [v] derrière une voyelle palatale.
Exemples : * eschiw(er) > AF eschiver (FM esquiver) ; *triuwa > *triewe > trève.

Le traitement du [w] germanique est ici comparable à celui du [w] latin, mais il s’effectue plus tard, et en faisant peut-être l'économie de l’étape [β].

Quelques autres particularités attestent de la complexité de ce traitement ; comme elles ne concernent que des mots d’ancien français, je ne crois pas devoir les faire figurer ici.


Notes :


(1) A. Martinet, Éléments de linguistique générale, Paris, Librairie Armand Colin, 1967.
(2) cf. le traitement du [b].
(3) On trouve « probavi non probai » dans l'appendix Probi.
(4) Le mot ne compte déjà plus que trois syllabes chez Plaute.
(5) L’appendix Probi signale « pavor non paor »
(6) Agglutination de l’article, comme dans l'ierre > lierre < hĕdĕra.
(7) Nous suivons ici P. Fouché, Phonétique historique du français, volume III p. 644, Paris, lib. Klincksieck, 1961. Beaucoup de manuels manquent de clarté ou éludent la question.
(8) Dans ce mot, le -u appartient au digraphe ou, évolution normale du [o] initial ; il n’est en rien un « reste » du [w].


Dernière édition par Cligès le Sunday 13 Oct 19, 22:01; édité 4 fois
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Papou JC



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Messageécrit le Sunday 13 Oct 19, 20:15 Répondre en citant ce message   

Citation:
(6) Amalgame de l’article, comme dans l'ierre > lierre < hĕdera.

Je crois que plutôt que d'amalgame, on parle dans ce cas d'agglutination.
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Cligès



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Messageécrit le Sunday 13 Oct 19, 20:30 Répondre en citant ce message   

OK, je corrige.
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