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La racine لغم l-ġ-m - Forum arabe, berbère, hébreu - Forum Babel
La racine لغم l-ġ-m
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Papou JC



Inscrit le: 01 Nov 2008
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Messageécrit le Wednesday 23 Jul 14, 11:13 Répondre en citant ce message   

L’étrange polysémie de cette racine ne semble pas avoir beaucoup préoccupé la lexicologie arabe. Il est vrai que les dictionnaires arabes, qu’ils soient monolingues ou bilingues, par le type de classement généralement adopté, sont tellement coutumiers de ce genre de rencontres que plus personne ne s’en étonne. J'ai récemment été confronté à la question de savoir si le mot لغم laġam “mine, grenade sous-marine” était bien un emprunt à l’italien, comme l’affirmait Rajki, ou au grec, comme le prétendait Nişanyan.

Observons donc d’abord ce que, par ordre chronologique, nous disent de cette racine quatre dictionnaires bilingues, à savoir : Kazimirski 1860, Belot 1955, Wehr 1966, et Reig 1983.

Kazimirski 1860

لغم laġama 1. “écumer, avoir la bouche écumante (se dit d’un chameau) ; 2. rapporter un bruit, une nouvelle dont on n’est pas bien sûr (NB : métaphore comparable à celle du français baver)”.
Dérivés :
تلغّم talaġġama “s’enduire, se barbouiller les bords, les coins de la bouche de quelque onguent ou pommade”, de là talaġġama bil-kalām “remuer la bouche pour parler”.
لغم laġam “1. un peu d’onguent ou de pommade ; 2. nerfs et veines de la langue”.
لغام luġām “écume, salive écumante sur les bords du museau d’un chameau qui écume”.
لغماء laġmā’a (fém. de ألغم alġam) “qui a la bouche blanche (se dit d’un animal)”.
ملاغم malāġim “coins ou bords de la bouche où la salive s’amasse”.

Observations :
La racine est monosémique ; les sens dérivés, métaphoriques, se rattachent clairement au sens propre.
On notera par ailleurs une évidente parenté morphosémantique avec بلغم balġam “flegme, pituite, glaire”.

(À suivre)
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rorozuna



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Messageécrit le Wednesday 23 Jul 14, 16:46 Répondre en citant ce message   

L'italien laguna est donné comme etymon de laġam mais cette étymologie est assez douteuse.

Je préfère celle-ci donnée dans le présent forum (ici : http://projetbabel.org/forum/viewtopic.php?t=16574&start=15 ) : laġam ou laġm : “mine (milit.), grenade explosive”, d’un grec λαχώμα [lakhôma] donné par Nişanyan avec le sens de “excavation, tranchée, tunnel”.
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Papou JC



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Messageécrit le Wednesday 23 Jul 14, 18:22 Répondre en citant ce message   

Oui, c'est moi qui avais donné ces informations sur lesquelles je reviendrai un peu plus loin, mais voyons d'abord ce que disent de cette racine les trois dictionnaires qui restent à examiner. À commencer par Belot.

Belot 1955

لغم laġama “avoir l’écume à la bouche (chameau) ; rapporter de fausses nouvelles”.
لغم laġama “miner (un édifice)” (sens vulgaire) ?
تلغّم talaġġama “se pommader les coins de la bouche”, talaġġama bil-kalām “remuer les coins de la bouche pour parler”, talaġġama bi-ḏikr al-... “rappeler le souvenir de...”
لغم laġam “un peu d’onguent ; nerfs et veines de la langue”
لغم luġm, pl. لغوم luġūm et لغومة luġūma “mine, cavité pratiquée sous un édifice ou dans un rocher pour les faire sauter par la poudre” (origine turque)
لغام luġām “salive écumante du chameau”
لغمجيّ luġmaǧiyy “mineur” (origine turque)
ملاغم malāġim “parties extérieures, coins de la bouche”

Observations :
On voit que le désordre sémantique n’est pas le souci majeur de Belot. Son ordre est purement formel.
La nouveauté, par rapport à Kazimirski, est l’insertion de mots porteurs d’un nouveau sens : mine, miner, mineur, ce dernier au sens de sapeur. On remarquera que la mine n’est encore que la cavité pratiquée pour placer l’explosif.
Pour Belot, ces nouveaux mots sont d’origine turque ; on aurait aimé savoir quel étymon turc il avait en tête.

(À suivre)


Dernière édition par Papou JC le Thursday 24 Jul 14, 11:36; édité 1 fois
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Papou JC



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Messageécrit le Thursday 24 Jul 14, 6:03 Répondre en citant ce message   

Faisons une pause : voilà donc qu'apparaît dans le lexique arabe, en plein XXe siècle, un terme du langage militaire composé des mêmes consonnes qu'une racine jusqu'alors consacrée à la seule bave du chameau ! Toutes les conditions étaient réunies pour que
1. ce mot soit un homonyme emprunté à une langue étrangère
2. cette langue étrangère soit le turc, langue ayant déjà fourni à l'arabe nombre de termes du langage militaire.
Belot mélange tout, on l'a vu, mais il signale tout de même les mots d'origine étrangère, qu'il regroupe par langue à la fin de son ouvrage, mais, malheureusement, il ne propose pas d'étymon. On ne saura donc pas à quel mot turc Belot faisait référence.

Faisons donc une petit recherche du côté du turc : "miner, creuser une galerie de sape" se dit, dans cette langue, lağım açmak, littéralement "ouvrir un égout".
Ce lağım, évidemment, nous interpelle. Allons voir ce qu'en dit Nişanyan :
Pour lui, à l'inverse de Belot, ce mot est issu de l’arabe لغم laġam, lequel le serait d’un grec λαχώμα [lakhôma], “excavation, tranchée, tunnel”, dérivé du verbe λαχαίνω [lakhaínô], “creuser”, terme d’horticulture rare (d'après Chantraine) et dont les dérivés modernes ont plus à voir avec les légumes qu’avec les galeries de sape ou les explosifs.
Malheureusement ce λαχώμα [lakhôma], inconnu des dictionnaires, semble bien être une pure invention, et ce serait de toutes façons le seul cas des emprunts au grec où un χ deviendrait ġ en arabe. Cette exception ne parle pas en faveur d’un tel emprunt. S’il y a un lien étymologique entre le turc lağım et l’arabe لغم laġam, l’emprunt s’est plutôt fait dans le sens inverse de celui déclaré par Nişanyan, et l’origine du turc n’est alors certainement pas celle qu’il propose. J'ai écrit à Nişanyan à ce sujet mais il tarde à répondre...

Venons-en à Rajki : Rajki, qui voit dans notre mot un emprunt à l’italien laguna, “lagune”, n’est guère crédible, à moins qu’il ne confonde italien et latin, car avec le latin lagōna ou lagūna, “bouteille à long col et large ventre”, lui-même emprunté au grec λάγῡνος [lágūnos], même sens, d’origine obscure, on serait au moins plus proche de l’explosif sinon de la cavité. C’est d’ailleurs le grec que l’arabe aurait vraisemblablement emprunté plutôt que le latin.
Malheureusement, si l’on en croit Belot, le sens de “galerie de sape” a, comme "mine" en français, précédé celui d’“engin explosif”. On voit que l’hypothèse de Rajki, qu’elle soit latine ou italienne, n’est pas plus satisfaisante que celle de Nişanyan.

Le cas est assez rare pour être noté : il n’existe ni en grec ni en latin de mots exprimant la notion de minage. Les langues modernes occidentales ont donc toutes emprunté au français les mots mine et miner, attestés depuis le XIIe siècle, et d’origine supposée gauloise. On ne voit pas quelles altérations successives auraient pu amener le français mine à se transformer en لغم luġm dont l’origine reste donc, pour le moment, un mystère.

Ce qui est aussi mystérieux, c'est que la langue arabe ait attendu le XXe siècle pour ajouter à son lexique un terme dont l'équivalent occidental était, lui, en usage depuis le XIIe !

Attention ! Pour l’extraction des minerais (par cassage de la roche), l’arabe dispose de la racine عدن ‛-d-n, mais, on le voit, cette racine n’a pas – comme l’a fait en français la famille de mine – également servi à exprimer le creusement d’une galerie de sape. D’où l’existence de deux mots pour "mine" en arabe : معدن ma‛din “mine d’où l’on tire les minéraux”, et لغم luġm, laġam “mine explosive”.

(À suivre)
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Papou JC



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Messageécrit le Thursday 24 Jul 14, 11:54 Répondre en citant ce message   

Passons à Wehr, qui nous réserve une autre surprise :

Wehr 1966

1. لغم laġama “to mine, plant with mines”
Dérivés :
لغم luġm, laġam, pl. ألغام alġām “mine”
لغم laġm et إلغام ilġām “mining (of a harbour, a road, etc.)”


2. ألغم alġama (IV) “to amalgamate, alloy with mercury”
Dérivés :
لغام luġām “foam, froth”
إلغام ilġām “amalgamation”

Observations :
L’acception première, la seule connue de Kazimirski, a quasiment disparu, à l’exception de ce لغام luġām curieusement situé.
Le sens de “mine” introduit par Belot, est devenu premier et a glissé de la cavité destinée à recevoir l’explosif à l’engin explosif lui-même. Le mot لغم luġm “mine”, a une variante لغم laġam, et les deux ne connaissent plus que le pluriel ألغام alġām. L’action de miner se dit لغم laġm ou إلغام ilġām (forme IV).
Wehr, qui donne généralement l’origine turque des termes militaires, est muet sur celle de لغم laġama. Il ne reprend donc pas à son compte l’information donnée par Belot.
Une forme IV homonyme apparaît en 2 avec un nouveau sens, celui de “amalgamer / amalgame”, que Wehr sépare nettement de celui de “miner / mine”, et qu’il associe à celui de “écumer / écume”.

(À suivre)


Dernière édition par Papou JC le Thursday 24 Jul 14, 17:55; édité 1 fois
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Papou JC



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Messageécrit le Thursday 24 Jul 14, 15:49 Répondre en citant ce message   

Reig 1983

1. لغم laġama “baver, écumer (chameau)”
لغام luġām “bave, écume, salive (du chameau)”
IV ألغم alġama “amalgamer”
إلغام ilġām “amalgame”
ملغم mulġam “amalgamé”


2. لغم laġama “miner (une route, un pont)”
لغم laġm “minage”, laġm aš-šawāṭi “minage des côtes”,
لغم laġam, pl. ألغام alġām “mine, grenade sous-marine”, alġām sā’ima / ‛ā’ima “mines flottantes”, ḥaql alġām “champ de mines”, etc.
ملغوم malġūm “miné, explosif (fig.)”.

Observations :
Reig suit l’exemple de Wehr en associant la notion d’amalgame à celle d’écume, mais il rétablit l’ordre chronologique d’apparition des acceptions.
Il ne reprend pas à son compte le nom لغمجيّ luġmaǧiyy “mineur” de Belot mais il introduit nombre de mots et expressions liés au champ sémantique du minage militaire.
Pour le sens de “mine”, la variante لغم luġm a disparu ; il ne reste que لغم laġam, pl. ألغام alġām.

(À suivre)
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Papou JC



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Messageécrit le Thursday 24 Jul 14, 16:12 Répondre en citant ce message   

Après l’apparition de la notion de minage, voici qu’avec Wehr et Reig apparaît la notion d’amalgame ! D’où sort cette forme ألغم alġama que nos deux auteurs rattachent à لغم laġama “baver”, vieux verbe d’origine sémitique ? Cette forme n’était ni chez Kazimirski, ni chez Belot. Elle apparaît en plein XXe siècle pour exprimer une notion que les langues occidentales connaissent depuis le XIIIe et dont on cherche en vain quel rapport sémantique elle peut bien avoir, elle aussi, avec la bave du chameau.

La position de Wehr et Reig est intenable. Il semble plus raisonnable de considérer le verbe ألغم alġama comme un emprunt, et même, on va le voir, comme un réemprunt. C’est une hypothèse personnelle mais je crois que ce verbe pourrait en effet être l’altération par aphérèse du français amalgame, lui-même issu du latin médiéval amalgama (XIIIe), même sens, lequel semble avoir été formé sur l’arabe ‛amal ǧamā‛ “œuvre d’union charnelle”, l’analogie étant fréquemment établie par les alchimistes entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Assimilé à une forme IV, le verbe aura ensuite normalement engendré les dérivés إلغام ilġām “amalgame”, et ملغم mulġam “amalgamé”.

J'en ai provisoirement fini avec cette racine. Je serai heureux d'obtenir des informations supplémentaires sur l'origine des mots que nous avons rencontrés, des sources textuelles datées, etc. bref tout ce qui pourra nous permettre d'éclaircir les mystères arabes de la bave du chameau, de la mine explosive et des alliages avec le mercure.
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Azwaw



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Messageécrit le Thursday 24 Jul 14, 19:09 Répondre en citant ce message   

Ça n'apporte pas vraiment d'eau à votre moulin, mais la même racine désigne, en berbère, le chameau, sous la forme alɣum.
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Papou JC



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Messageécrit le Friday 25 Jul 14, 10:53 Répondre en citant ce message   

Effectivement...

Ce qui m'intéresse, en revanche, c'est les dialectes arabes. C'est ce qui reste à explorer quand on ne trouve pas d'étymon étranger satisfaisant. J'attends impatiemment que ce fil s'enrichisse de mots dialectaux absents des dictionnaires classiques et qui auraient à voir avec les formes et les sens dont il a été ici question. Car il ne faut pas exclure une entrée tardive dans le lexique "noble" de formes "vulgaires" anciennes. D'ailleurs, n’est-ce pas ce que Belot laissait entendre en affectant le verbe لغم laġama “miner” de la marque réservée aux mots “employés dans le langage vulgaire, en Syrie notamment” ? Et cela vaut également, bien sûr, pour les mots relevant de la notion d'amalgame.
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Waghlis



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Messageécrit le Friday 19 Dec 14, 19:38 Répondre en citant ce message   

Le sens de mine est attesté dans des dictionnaires antérieurs :

1- Dozy (tome 2, 1881), qui reprend les définitions de Bocthor (Be) et du dictionnaire Muḥiṭ Al-Muḥiṭ (M) et cite un exemple qui semble aller dans le sens de l'amalgame, issu des contes des Mille et une nuits de Max Habicht de Breslau (1825-43) tiré d'un manuscrit du XVIIIe siècle.


2- Bocthor (tome 2, 1829).


3- Muḥiṭ Al-Muḥiṭ (volume 2, 1867). Le premier parmi ces trois dictionnaires à signaler que le mot est d'origine turque. On remarquera par ailleurs que luġmanǧī "mineur" porte le suffixe ǧī qu'on retrouve dans les noms de métier turcs.
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Papou JC



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Messageécrit le Friday 19 Dec 14, 19:53 Répondre en citant ce message   

Waghlis a écrit:
Le premier parmi ces trois dictionnaires à signaler que le mot est d'origine turque. On remarquera par ailleurs que luġmanǧī "mineur" porte le suffixe ǧī qu'on retrouve dans les noms de métier turcs.

1. Oui, l'origine turque semblait plausible, mais si l'auteur du dictionnaire étymologique du turc lui-même donne à ce mot une origine grecque improbable, comme je le dis plus haut, cette origine turque reste très hypothétique. D'ailleurs le vocabulaire militaire d'origine turque est bien identifié et signalé comme tel par Wehr.
2. Par ailleurs le suffixe -ǧī est certes d'origine turque mais la langue arabe a fabriqué de nombreux mots hybrides composés d'éléments d'origines différentes. Ainsi le mot sufraǧī est mi-arabe mi-turc. C'est encore plus flagrant avec les suffixes d'origine persane. Un suffixe turc ne prouve donc pas l'origine turque de l'élément porteur de ce suffixe.
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Waghlis



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Messageécrit le Friday 19 Dec 14, 22:26 Répondre en citant ce message   

Je suis tout à fait d'accord et j'ai bien compris l'hypothèse de Nişanyan et ce que vous cherchez, cependant le seul mot qui me vient à l'esprit pour approcher laġġam "miner" en arabe, c'est bien laqqam (laggam) لقّم, utilisé aussi bien dans l'arabe dialectal que dans le standard et plus spécifiquement dans le vocabulaire militaire dans le sens de recharger (nourrir l'arme).

laqim لَقِم "boucher, barrer, intercepter".
- bloquer une route ou autre chose لقم الطريق أو غيرها;
- luqam "une route visible, sa grande partie ou son milieu".
laqam لَقَم "avaler".
laqqam لقّم, alqama ألقم "faire avaler, nourrir", qui s'est adapté aux usages modernes comme :
- Charger le canon ألقم المدفع;
- Recharger une mitrailleuse لقّم الرشاش;
- Mèches des machines-outils comme les perceuses, visseuses, etc. لقمة / لُقم المثقاب/ لقم للحفر / لقم المفك الكهربائي.

Mais malheureusement, ces sens ne nous rapprochent pas davantage du sens supposé de creuser ou de tunnel.
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Papou JC



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Messageécrit le Saturday 20 Dec 14, 0:20 Répondre en citant ce message   

Je crois plus sage de procéder une fois de plus à une analyse en étymons de la racine لغم l-ġ-m, analyse à laquelle nous invite la théorie de Georges Bohas, selon laquelle une racine sémitique trilitère est en réalité constituée d’un étymon bilitère et d’un crément qui peut être situé à n’importe quelle place, y compris entre les deux éléments de l’étymon. En l’occurrence, au sein de la racine لغم l-ġ-m, – et sans nous élever au niveau trop abstrait et très complexe des matrices phoniques – il pourrait donc y avoir théoriquement trois séries de vocables relevant des étymons suivants : {l,ġ}, {l,m} et {ġ,m}. Et rien n’interdit de penser que certains de ces vocables aient été cantonnés pendant des siècles dans des dialectes, ou le soient encore. On verra aussi que certains vocables sont l’évident croisement de deux étymons.


1. L’étymon {l,ġ}

Nous connaissons par Bohas le sémantisme associé à cet étymon : c’est celui de la langue, de ses caractéristiques, des opérations physiques qui lui sont propres, comme instrument du langage, etc. En relèvent notamment des mots comme

لثغ laṯiġa avoir une défaut d’élocution, grasseyer, zézayer
لدغ ladaġa mordre (serpent), piquer (scorpion)
لغب laġb discours confus
لغة luġa langue, langage

2. L’étymon {l,m}

Un relevé de quelques mots construits sur cet étymon est très révélateur :

لما lamā, “manger entièrement, dévorer tout”,
لمج lamaǧa, “manger qqch avec le bout des lèvres”,
لمظ lamaẓa, “promener le bout de sa langue à l’intérieur de sa bouche ou sur le pourtour des lèvres pour enlever les parcelles des mets ou la graisse qui y reste après le repas”,
لمي lamiya, “avoir les lèvres d’un rouge très foncé”.
تلمّك talammaka, “goûter, déguster ; tirer la langue ; faire des grimaces en tournant les mâchoires tantôt d’un côté, tantôt de l’autre (chameau)”,
تلمّل talammala, “faire un bruit en fermant et en ouvrant tour à tour les lèvres”,
أبلم ablam, “qui a les lèvres enflées”.
بلمة balama, “tumeur aux lèvres”.
دلم dalima, “être pendante (lèvre)”.
دلمز dalmaza, “prendre une grande bouchée”.

Par rapport à l’étymon précédent, on passe ici de la langue aux lèvres et à la bouche, à leurs caractéristiques, à des opérations physiques qui leur sont propres. Pour Bohas, cet étymon relève de la traction, et plus précisément, en l’occurrence, de la succion.

Une première observation : il semble clair que les vocables de la racine لغم l-ġ-m où il est question de la bave du chameau relèvent d’un croisement des deux étymons {l,ġ} et {l,m}.

3. L’étymon {ġ,m}

Pour Bohas, cet étymon est porteur du sémantisme de la fusion, de la confusion et du mélange. D’où les verbes ci-dessous où il est aussi et naturellement question de boue, de pâte, de graisse :

غمجر ġamğara, “enduire d’une substance glutineuse”,
غمرة ġumra, “cosmétique”.
غمغم ġamġama, “être obscur et intelligible”,
غمّ ġamma, “boucher, tamponner”, غميم ġamīm, “lait que l’on chauffe jusqu’à ce qu’il se change en fromage”,
لغمط laġmaṭa, “enduire, barbouiller de”
لغمن laġmana, “mélanger (le bon avec le mauvais)” (Dozy).
مرغ maraġa, “oindre, imbiber”, أمرغ amraġa, “délayer une pâte en y mettant beaucoup d’eau”.
مغث maġaṯa, “faire dissoudre dans l’eau”,
مغرة maġra, “boue rougeâtre”,
مغمغ maġmaġa, “graisser un mets, mêler, mélanger ; se servir d’un langage obscur, l’embrouiller, le rendre intelligible”.

L’étymon {l,ġ}, vu plus haut, n’est pas sans renforcer cette liste par quelques vocables au sémantisme proche :

لغف laġifa, “faire des boulettes, des bouchées rondes et les manger”, d’où لغفة luġfa, “boulette”, لغيفة laġīfa, “bouillie épaisse” ;
لغلغ laġlaġa, “verser du bouillon sur le pain pour le faire mitonner”,
لغا laġā, “graisser une bouillie, une soupe”.

Une deuxième observation : on voit que les vocables de la racine لغم l-ġ-m où il est question d’amalgame auraient deux bonnes raisons d’être intégrés à cette liste, un croisement des étymons {l,ġ} et {ġ,m}.

Qu’en est-il du sémantisme du minage ? Si l’on examine d’autres racines arabes composées des mêmes consonnes لغم l-ġ-m, on observe ceci :

– avec l’étymon {l, ġ} : لغز laġz, “trou de lézard”, pl. ألغاز alġāz, “labyrinthe”.

– avec l’étymon {ġ,m} : غميل ġamīl, “enterré, mis sous le sable”, غمن ġumina, “être enfoncé dans la terre”, غامياء ġāmiyā’, “taupinière, trou de mulot ou de taupe”.

L’inventaire est pauvre, mais il témoigne néanmoins de l’existence de quelques vocables présentant entre eux une certaine parenté morphosémantique.

La possibilité que لغم laġama “miner” soit d’origine dialectale est d’autant plus envisageable que les hypothèses avancées qui le considèrent comme un emprunt ne sont, on l’a vu, guère convaincantes. Le mot aura pu être emprunté par le turc, intégré au vocabulaire militaire de cette langue, et réemprunté ensuite par l'arabe moderne au même titre qu'une grande partie de ce vocabulaire.

Ce serait amusant qu'à quelques jours de distance nous ayons traité de deux cas de réemprunt : celui de la carotte persane et celui de la mine turque.

Attention : nous n'en sommes qu'aux hypothèses, il nous reste encore à trouver ce fameux mot dialectal que les Turcs auraient emprunté.


Dernière édition par Papou JC le Saturday 20 Dec 14, 17:26; édité 1 fois
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Azwaw



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Messageécrit le Saturday 20 Dec 14, 12:29 Répondre en citant ce message   

Papou JC a écrit:
– avec l’étymon {l, ġ} : لغز laġz, “trou de lézard”, pl. ألغاز alġāz, “labyrinthe”.

Ça me fait penser au berbère γaz qui veut justement dire "creuser". Si cette racine est commune aux langues afro-asiatiques, il est fort possible qu'elle existe ou qu'elle ait existé en sémitique également. C'est peut être une piste pour vous même si ça me semble éloigné du لغم l-ġ-m qui vous intéresse.
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Papou JC



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Messageécrit le Saturday 20 Dec 14, 12:44 Répondre en citant ce message   

Merci ! Vous touchez là à une autre possibilité dont j'allais parler, à savoir que لغم aurait pu être fabriqué par les Turcs par agglutination du l de l'article d'un mot arabe comportant une gutturale à l'initiale (et donc pas forcément un ghayn). Et les Arabes auraient ensuite réemprunté le mot turc ainsi constitué. C'est une piste à explorer.
Je crois que les Arabes ont bel et bien emprunté le mot turc. Tous ceux qui disent qu'il s'agit d'un emprunt direct au turc (Dozy, Belot, etc.) ont raison. Toute la question est de savoir d'où vient ce mot turc si l'origine grecque est écartée.
Ou plutôt si l'origine grecque proposée par Nişanyan est écartée, car j'étudie une autre origine grecque possible.
À suivre, donc.
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