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LIVRE - Contre la pensée unique - Claude Hagège - Livres, chansons & films - Forum Babel
LIVRE - Contre la pensée unique - Claude Hagège

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José
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Inscrit le: 16 Oct 2006
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Messageécrit le Thursday 16 Feb 12, 19:25 Répondre en citant ce message   

Le linguiste Claude Hagège vient de publier un ouvrage sur la diversité des langues :

- Contre la pensée unique

lepoint.fr a écrit:

Le Point : Vous affirmez que la propagation d'une langue engendre une pensée unique. Pourquoi ?

Claude Hagège : Attention, la propagation d'une langue en général - et ce fut le cas du latin pendant des siècles en Europe et au-delà - n'implique pas de danger d'homogénéisation de la pensée. Elle a, bien au contraire, favorisé sa multiplicité. Mon propos ne concerne pas n'importe quelle langue, mais l'anglais. L'anglais, dont la diffusion mondiale est accompagnée d'une certaine idéologie néolibérale, dont l'ensemble du monde est à la fois l'auteur et la victime. La propagation d'une langue n'est pas nécessairement négative. Elle peut servir les besoins ou les désirs d'une population, comme ce fut le cas des langues véhiculaires de vaste diffusion.

N'est-ce pas le cas de l'anglais, justement ?

Absolument. À ceci près que les contenus culturels véhiculés par la langue anglaise apportent avec eux une certaine conception du monde, à laquelle on n'est pas obligé d'adhérer. La musique pop, par exemple, ou bien le rock sont à mes yeux un instrument de très forte homogénéisation du monde et de stérilisation de la créativité.

N'est-ce pas un peu exagéré ?

Pas du tout. Il n'y a qu'à voir la tête de mes étudiants lorsque je leur traduis les chansons à la mode en ce moment ! Il est profondément déculturant d'adhérer à un mode de pensée sans pour autant nécessairement le comprendre.

Vos craintes ne sont donc pas spécifiquement liées à l'anglais... Et si des morceaux chinois déferlaient sur nos ondes dans quelques années ?

En effet, la pensée unique n'est pas attachée par essence à une langue en particulier. Le chinois est d'ailleurs en passe de devenir une langue à diffusion mondiale, avec ses 1 200 instituts Confucius à travers le monde. À l'avenant de leur montée en puissance économique et politique, les Chinois sont en train de faire tout ce qu'ils peuvent pour répandre leur langue et leur culture. Il s'agit ni plus ni moins d'une attitude d'affrontement contre l'anglais afin d'en offrir une alternative. Le chinois pourrait donc à son tour parfaitement diffuser des contenus qui finiraient par répandre une certaine forme de pensée unique.

Est-il idéaliste de croire en une superposition des cultures ?

C'est un voeu tout à fait méritoire. Mais en partie illusoire. Les cultures ne se greffent pas les unes aux autres ; elles s'affrontent. Et, au risque de vous décevoir, la coexistence pacifique n'est pas au programme. La Chine conçoit la diffusion de sa culture et de sa langue de manière offensive, et non pas comme un simple effort vers la sinisation du monde, en réponse à l'américanisation. Bien sûr, certains vous diront que l'affrontement des cultures est un enrichissement permanent. Lorsqu'on est adulte, peut-être. Mais les enfants ? Ont-ils les armes de la critique pour faire leurs propres choix ? Je suis contre l'idée d'imposer l'anglais comme langue unique enseignée à l'école primaire. Les enfants devraient, dès l'âge de 5 ans, se familiariser avec plusieurs langues à large diffusion, comme l'italien, l'allemand, le portugais ou l'espagnol. Les enfants de l'Allemagne nazie recevaient l'idéologie à l'école.

Justement, la culture soviétique a bien été imposée aux pays de l'ex-URSS...

Mais on ne leur imposait pas de parler russe ! C'était certes la langue de l'Union, mais le lituanien, le letton, le roumain, l'ukrainien, le biélorusse étaient-ils pour autant pourchassés ? Aucun effort n'a jamais été fait pour briser l'attachement des peuples à leur langue maternelle. Avec le rejet du communisme et du marxisme, le russe a été boudé quelque temps. Mais, après cette période de désaffection consécutive à la dislocation de l'Union soviétique, il reprend peu à peu sa valeur de langue régionale, qui le caractérisait déjà à l'époque des tsars. Si vous vous rendez aujourd'hui dans les républiques musulmanes d'Asie centrale, vous vous apercevrez que ce ne sont pas forcément des gens de 30 ou 40 ans qui parlent le russe. Les enfants l'apprennent aussi à l'école. De la même manière, en Estonie, on parle, bien sûr, l'estonien, mais le russe est bien plus important en termes de diffusion. Idem au Kazakhstan ou en Ukraine. Les langues nationales ont-elles pour autant disparu ? Elles sont encore très vivaces.

Alors, pourquoi le français devrait-il se sentir menacé ?

Parce que le russe, même à l'apogée de la puissance soviétique sous Brejnev, n'a jamais eu pour vocation de devenir une langue mondiale. Naturellement, il y a eu une tentative de diffusion de la culture et de la langue russes dans les démocraties populaires, et dans les États satellites - le "glacis de l'URSS" - on enseignait le russe à l'école. Mais, pour autant, on n'a jamais empêché d'apprendre le hongrois à Budapest ou le roumain à Bucarest ! Or, la vocation de l'anglais depuis la victoire de 1945 et jusqu'aux années 80, quand le monde a commencé à remettre en question la domination américaine, était planétaire.

Mais aujourd'hui, à l'heure où l'on annonce le déclin américain, à quoi bon s'inquiéter ?

En dépit du déclin évident, la force de résurgence reste extrêmement puissante. Regardez le monde dans lequel on vit : nos valeurs, nos comportements, le commerce... J'ai appris récemment que certaines entreprises françaises demandaient à leurs salariés de soumettre leurs requêtes administratives en anglais ! Autrement dit, la propagation ne relève plus des États-Unis eux-mêmes, mais des pays concernés, qui deviennent demandeurs et promoteurs de la pensée unique. Regardez Bruxelles et les institutions européennes : tout s'effectue en anglais. Et les écoles de commerce ? Il s'est passé en France le même phénomène que pour les grandes inventions. On a créé des besoins qui n'existaient pas par les instruments mêmes qui étaient destinés à les combler. La profession de manager ne correspond en rien à une réalité française.

N'êtes-vous pas un peu réactionnaire ?

C'est incroyable que le fait de promouvoir une identité nationale s'apparente à jouer le jeu des partis de droite ! La défense des identités nationales est une idée républicaine et parfaitement démocratique. Pensez à la Révolution. La langue française n'apparaît-elle pas dans la Déclaration des droits de l'homme comme porteuse de liberté ? C'est le contraire même de la réaction. Dans mon livre, je ne défends pas une langue imposée, mais plutôt la diversité des langues.

Diffuser les mots, est-ce nécessairement en partager l'idée ?

Je ne fais que reprendre l'idée de Carter ou de Brzezinski : on ne doit pas sous-estimer la lutte idéologique. Ce que les Américains appellent soft power. Un pouvoir non plus fondé sur les armes, mais sur des contenus, dont les Américains se sont aperçus qu'ils étaient bien plus efficaces que l'affrontement physique. Lorsque vous diffusez les mots, vous diffusez les contenus qu'ils véhiculent. Ainsi, je n'emploie jamais les termes de "planning" ou de "timing", qui, même pour un Anglo-Saxon, ne signifient pas "programme". Il vaut mieux dire schedule. De la même façon, un "dancing" n'est pas plus un mot anglais que français pour désigner un endroit pour danser. Il désigne en effet une action, et non un lieu ! Le risque est de perdre les deux langues, sa langue maternelle et celle d'emprunt. Tout cela parce qu'une expression est à la mode. Pardon, je devrais dire "tendance", comme on dit maintenant... Ce mot qu'on croit français, mais qui vient de "tendancy". Même "mode" est démodé, vous imaginez !

Mais quel mot de notre lexique n'emprunte pas à d'autres langues ? N'est-ce pas l'essence même d'une langue d'évoluer ?

Vous avez raison. Le français est à 90 % latin. Évidemment, les langues vivent d'emprunts. Mais c'est un phénomène à évaluer en fonction d'un seuil. En deçà de 7 à 10 %, l'emprunt est vivant, alimente et enrichit. De 10 à 15 %, on est sur le chemin de l'indigestion. Au-delà de 25 %, on doit craindre une menace. À partir de 70 %, on parlera davantage de substitution.

L'invasion de l'anglais n'est peut-être qu'éphémère...

S'il s'agit d'expressions pour désigner certains comportements, oui. Les emprunts d'indices économiques pourraient parfaitement s'évaporer si ces valeurs disparaissaient. Mais, précisément, le néolibéralisme, avec son vocabulaire des affaires, du commerce et son obsession du rendement et de l'argent, s'installe pleinement dans l'histoire.


C à dire (France 5) a écrit:

Très remonté, Claude Hagège récuse le préjugé selon lequel aujourd’hui, pour réussir, il faut parler anglais. Selon lui, il faut parler la langue de ses interlocuteurs, quels qu’ils soient. "Je ne suis pas en guerre contre l’anglais, je suis en guerre contre ceux qui lui donnent une trop grande place. Ce que j’entends promouvoir, c’est l’amour de la diversité, qui est notre espèce elle-même."

Pour le linguiste, "la langue en général est un vecteur de culture, de civilisation et pas seulement de mots, dans la mesure où en même temps que les mots s’introduisent des modes de vie. Et c’est cela que je dénonce. L’anglais n’est pas neutre comme langue internationale, puisqu’il est le langage des pays les plus puissants du monde. Le latin, lui, n’avait plus aucun pouvoir politique quand il a commencé à se répandre".

Autres idées fausses qu’il entend combattre, "l’anglais est une langue à réputation absurde de facilité, c’est l’une des plus difficiles", contrairement au mandarin qui, en dehors de son écriture est "très aisée". Face aux peurs de certains de voir notre idiome disparaître, il répond : "Le français ne deviendra en rien un patois. Le Québec, l’Afrique subsaharienne et le Maghreb sont adhérents de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Soixante-huit pays et gouvernements portent le français comme objet à promouvoir".

En véritable passionné, Claude Hagège qualifie d’"horreur" l’idée qu’il soit plus facile de discuter avec un Allemand, un Chinois ou un Danois dans la langue de Shakespeare. Et s’il insiste sur la nécessaire diversité, il conclut : "L’esperanto est une bonne chose. Ce n’est pas une langue derrière laquelle se profile la domination d’un pays. C’est une langue inventée et donc à vocation mondiale, je ne suis pas contre."
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José
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Messageécrit le Thursday 16 Feb 12, 19:28 Répondre en citant ce message   

L'émission "C à dire", avec l'entretien de Claude Hagège, est à visionner ICI pendant encore quelques jours.
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dawance



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Messageécrit le Sunday 19 Feb 12, 22:49 Répondre en citant ce message   

Claude Hagège est connu pour sa prise de distance vis à vis de l'anglais, quoi qu'il en dise.
Au sujet de l'anglais, il cite les phénomènes suivants:
"diffusion mondiale accompagnée d'une certaine idéologie néolibérale"
"la musique pop, ...le rock ...= stérilisation de la créativité"
"son vocabulaire des affaires, du commerce et son obsession du rendement et de l'argent".

Ne faudrait-il pas "supprimer" les traders plutôt que le mot lui-même? Devrait-on vraiment supprimer le rock, alors qu'il est facile de changer de chaîne? Comment aussi "tuer" certains néologismes anglais? Si c'est possible pour certains mots comme challen'ge (au lieu de pari), timing (au lieu de tempo),...ce ne l'est plus pour un mot comme planning. Il est trop tard pour le remplacer par agenda; je le sais pour l'avoir tenté.

L'obsession du rendement et de l'argent citée devrait être équilibrée en France par l'extension du bouddhisme. Voilà pour la connotation des mots.

Pour ce qui est de l'aspect culturel et linguistique, j'ai de sérieuses réserves.
Citation:
Les cultures ne se greffent pas les unes aux autres, elles s'affrontent
Ce n'est ni l'un, ni l'autre ! Elles s'affrontent en un premier temps pour en faire émerger une meilleure, peut-être une civilisation prodigieuse: tel est le cas de la Grèce antique et de l'ancienne Égypte.
Citation:
Le français est à 90% latin
Ce n'est pas ce que j'ai cru comprendre de Henriette Walter: 13% d'emprunts étrangers et 13% de francique. Si je prends un petit échantillon de mon dictionnaire, je n'arrive pas à 70% de mots latins et leurs dérivés...D'autres sujets en ont fait état.

D'autre part, on ne peut pas reprocher non plus à l'anglais d'être une langue sectaire, elle qui a emprunté (paraît-il) les deux tiers de son vocabulaire au français et à bien d'autres langues. A mon estime, c'est une langue très facile, sauf les expressions...

Ces arguments incorrects ne plaident pas en faveur de cette cause juste: la lutte contre la pensée unique.
Je ne ressens pas cette crainte de soft work de Claude Hagège. Mais je ne demande qu'à être convaincu.


Dernière édition par dawance le Tuesday 21 Feb 12, 10:17; édité 1 fois
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José
Animateur


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Messageécrit le Monday 20 Feb 12, 16:13 Répondre en citant ce message   

@ Dawance :

- "aversion viscérale de l'anglais" concernant Hagège me semble un commentaire déplacé.
Il n'a, lorsque je l'écoute, rien contre la langue anglaise, il déplore que la suprématie de l'anglais nuise à la diversité des langues. Ce n'est pas la même chose.

- plus globalement, ce Fil n'a pas vocation à ouvrir un débat, la question de l'anglais et du statut des langues (régionales / internationales) a déjà été largement abordée dans différents sujets
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gilou
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Messageécrit le Tuesday 21 Feb 12, 16:10 Répondre en citant ce message   

Pour avoir une vision plus juste de la pensée de Hagège sur la question, voir la conférence dont je parle ici: http://projetbabel.org/forum/viewtopic.php?t=17477 et en particulier, la réponse qu'il donne a une question précise sur sa position vis a vis de l'anglais (c'est dans la partie des questions en fin de conférence, questions qui commencent environ une heure après le début de la conférence).
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