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ARABE : Les vocables de la racine لغم √lġm - Cours & Documents - Forum Babel
ARABE : Les vocables de la racine لغم √lġm

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Papou JC
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Messageécrit le Friday 02 Mar 18, 6:41 Répondre en citant ce message   

Les vocables de la racine لغم √lġm

... où il sera question de l’écume du chameau,
d’alliage avec le mercure et de mines explosives

par Jean-Claude Rolland

AVERTISSEMENT : cette étude a déjà fait l'objet de deux publications (avec notes de bas de page et bibliographie),
1. dans la Lettre de la Selefa,
2. dans Dix études de lexicologie arabe.



L’étrange polysémie de la racine لغم √lġm, telle qu’elle apparaît dans notre sous-titre, ne semble pas avoir beaucoup préoccupé la lexicologie arabe. Les dictionnaires arabes, qu’ils soient monolingues ou bilingues, par le type de classement généralement adopté, sont tellement coutumiers de ce genre de rencontres que plus personne ne s’en étonne.

Pour nous rendre compte des questions que soulèvent les vocables regroupés sous cette racine par les grammairiens arabes et les lexicographes orientalistes, nous observerons par ordre chronologique les contenus des notices de quatre dictionnaires monolingues :

• Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa, d’Ismā‘īl ben Ḥammād al-Ǧawhariyy (Xe)
• Muʿǧam maqāyis al-luġa, d’Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe)
• Lisān al-ʿArab, d’Ibn Manẓūr (XIIIe)
• Al-qāmūs al-muḥīṭ, d’al-Fīrūzābādī (XIVe)

et de cinq dictionnaires bilingues :

• Le Dictionnaire arabe-français, d’A. de Biberstein- Kazimirski, 1860.
• Le Supplément aux dictionnaires arabes, de Reinhart Dozy, 1881.
• Le Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », de Jean-Baptiste Belot, 1955.
• A Dictionary of Modern Written Arabic, de Hans Wehr, 1966.
• Le Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », de Daniel Reig, 1983.

Il ne nous a été possible de recourir

• ni au Dictionnaire des Racines Sémitiques, de David Cohen et alii (1993- ?), en cours d’élaboration : les fascicules publiés n’ont pas encore abordé les racines à initiale L,
• ni à l’Arabic-English Lexicon d’Edward William Lane (1863-1893), où notre racine n’est tout simplement pas traitée : Lane s’est limité, dans son Supplément, à faire un renvoi sur lequel nous reviendrons.


1. Ce qu’en disent les dictionnaires monolingues



1.1. Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa, d’Ismā‘īl bin Ḥammād al-Ǧawhariyy (Xe)

لُغامُ البعير: زَبَدَهُ
والمَلاغِمُ: ما حول الفم الذي يبلغُه اللسان
ويشبه أن يكون مَفْعَلاً من لُغامِ البعير
وتَلَغَّمتُ بالطيب، إذا جعلتَه في المَلاغِمِ
ولَغَمْتُ ألْغَمُ لَغْماً، إذا أخبرتَ صاحبَك بشيء لا تستيقنُه

Observations :

Les items sont curieusement ordonnés mais la notice est brève, claire, précise :
لغام luġām désigne l’écume qui sort de la bouche du chameau.
ملاغم malāġim, ce sont les bords de la bouche que la langue peut atteindre et où cette écume s’amasse.
تلغّم talaġġama bi-..., c’est s’enduire les bords de la bouche – ici humaine – de quelque onguent ou pommade.
لغم laġama, c’est rapporter un bruit, une nouvelle non vérifiée.
La racine est monosémique : le vocable de base est le nom de l’écume buccale du chameau. Il est accompagné de trois dérivés : un nom de lieu, une cinquième forme où le sens glisse de l’écume du chameau à l’onguent qui lui ressemble et qu’on se passe sur les lèvres ou aux coins de la bouche, et un dénominal où l’on observe un glissement sémantique vers un sens figuré par une métaphore assez comparable à celle que le français connait avec le verbe baver.


1.2. Muʿǧam maqāyis al-luġa, d’Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe)

اللام والغين والميم كلمة واحدة صحيحة، وهي المَلاَغم: ما حَوْلَ الفم
ومنه قولهم: تلغَّمت بالطِّيب: جعلته هناك قال ابن دريد: تلَغَّم بالطِّيب: تلطّخ فأمّا قولهم: لَغَمْتُ ألغَم لَغْماً، إذا أخبرتَ صاحبَك بشيء لا يَسْتَيْقِنُهُ، فهو من الإبدال، إنّما هو نَغَمْتُ بالنون قال الخليل: لغم البعيرُ لُغامَهُ: رَمى به

Observations :

Ibn Fāris apporte deux nouveautés :
• citant Al-Ḫalīl, il donne le sens propre du verbe لغم laġama, à savoir baver, absent de l’ouvrage précédent ;
• il pense que le sens métaphorique du même verbe, à savoir rapporter un bruit, une nouvelle non vérifiée, est dû à une altération fautive du verbe نغم naġama, qu’il prend probablement dans le sens de parler bas.


1.3. Lisān al-ʿArab, d’Ibn Manẓūr (XIIIe)

لَغِمَ لَغَماً ولَغْماً: وهو استِخْبارُه عن الشيء لا يستيقنه وإِخبارُه عنه غير مستيقن أَيضاً
ولَغَمْتُ أَلغَمُ لَغْماً إِذا أَخبَرْت صاحبك بشيء لا تستيقنه
وَلَغَم لَغْماً: كنَغَم نَغْماً
وقال ابن الأَعرابي: قلت لأَعرابي مَتى المَسِير؟ فقال: تَلَغَّموا بيومِ السبْت، يعني ذكَروه، واشتقاقه من أَنهم حرَّكوا مَلاغِمَهم به
واللَّغِيمُ: السِّرّواللُّغامُ والمَرْغُ: اللُّعاب للإِنسان
ولُغام البعير: زَبَدُه
واللُّغامُ: زَبَدُ أَفواهِ الإِبل، والرُّوالُ للفرس ابن سيده: واللُّغام من البعير بمنزلة البُزاقِ أَو اللُّعاب من الإِنسان
ولَغَم البعيرُ يَلْغَم لُغامه لَغْماً إِذا رمى به
وفي حديث ابن عُمر: وأَنا تحت ناقة رسول الله، صلى الله عليه وسلم، يُصِيبُني لُغامُها؛ لُغامُ الدابة: لُعابُها وزبدُها الذي يخرج من فيها معه، وقيل: هو الزَّبَدُ وحده، سمي بالمَلاغِم، وهي ما حَوْلَ الفَم مما يَبْلُغه اللسان ويَصِل إِليه؛ ومنه الحديث: يَستعمِل مَلاغِمَهُ؛ هو جمع مُلْغَم؛ ومنه حديث عمرو بن خارجة: وناقة رسول الله، صلى الله عليه وسلم، تَقْصَع بِجِرّتها ويَسِيل لُغامُها بين كَتِفَيَّ
والمَلْغَمُ الفمُ والأَنْف وما حولهما
وقال الكلابي: المَلاغِمُ من كل شيء الفم والأَنف والأَشْداق، وذلك أَنها تُلَغَّم بالطيب، ومن الإِبل بالزَّبَدِ واللُّغامِ
والمَلْغَمُ والمَلاغِم: ما حول الفم الذي يبلغه اللسان، ويشبه أَن يكون مَفْعَلاً من لُغامِ البعير، سمي بذلك لأَنه موضع اللُّغامِ الأَصمعي: مَلاغِمُ المرأَة ما حول فمها الكسائي: لَغَمْت أَلْغَم لَغْماً
ويقال لَغَمْتُ المرأَة أَلْغَمُها إِذا قبَّلْت مَلْغَمها؛ وقال: خَشَّمَ منها مَلْغَمُ المَلْغومِ بشَمَّةٍ من شارِفٍ مَزْكومِ قدْ خَمَّ أَو قد هَمَّ بالخُمومِ، ليسَ بمَعْشوقٍ ولا مَرْؤُومِ خَشَّم منها أَي نتُن منها مَلْغُومُها بشَمَّة شارف
وتلَغَّمْت بالطِّيب إِذا جعلته في المَلاغِم؛ وأَنشد ابن بري لرؤبة: تَزْدَج بالجادِيّ أَو تَلَغَّمُهْ (* قوله «تزدج إلخ» هكذا في الأصل)
وقد تلَغَّمَت المرأَةُ بالزعفران والطِّيب؛ وأَنشد: مُلَغَّم بالزعفرانِ مُشْبَع ولُغِمَ فلانٌ بالطِّيب، فهو مَلْغوم إِذا جعل الطِّيب على مَلاغِمه
والمَلْغَم طرف أَنفه
وتلَغَّمَت المرأَة بالطيب تلَغُّماً: وضَعَتْه على مَلاغمها
وكلُّ جوهر ذوّاب كالذهب ونحوه خُلِط بالزَّاوُوق مُلْغَمٌ، وقد أُلْغِمَ فالْتَغَمَ
والغنَمُ تتَلَغَّم بالعُشْب وبالشِّرْب تَبُلُّ مَشافِرَها
واللَّغَم الإِرْجافُ الحادُّ

Observations :

Résumons cette longue et quelque peu anarchique notice :
• pour Ibn Manẓūr, qui commence par l’information non vérifée, c’est لغم laġama qui est une variante de نغم naġama et non l’inverse ! Mais l’acception de لغم laġam en tant que propos séditieux ou alarmants qu’il donne à la fin contredit cette assertion.
• il fait dériver تلغّم talaġġama bi-... de ملاغم malāġim : تلغّم talaġġama, c’est parler en remuant les coins de la bouche, un peu comme nous disons parler entre ses dents ou marmonner.
• il donne un vocable لغيم laġīm secret, qui n’est pas pour nous surprendre dans ce contexte mais que nous ne retouverons plus.
• il s’étend longuement sur les ملاغم malāġim de la femme, sur lesquels elle se passe des onguents et aussi sur lesquels on peut déposer un baiser.
• mais surtout, vers la fin de la notice apparaît une information capitale pour notre étude : les formes IV et VIII de la racine servent à désigner l’alliage de l’or – ou de tout autre métal similaire – avec le mercure. Le résultat concret de l’alliage, c’est un ملغم mulġam. Nous aurons à nous interroger sur le rapport sémantique entre l’écume du chameau et l’alliage avec le mercure.


1.4. Al-qāmūs al-muḥīṭ, d’al-Fīrūzābādī (XIVe)


لَغَمَ الجَمَلُ، كَمَنَعَ: رَمَى بلُغامِهِ لزَبَدِهِ،
و~ فُلانٌ: أخْبَرَ صاحِبَه بشيءٍ لا عن يَقينٍ
والمَلاغِمُ: ما حَوْلَ الفَمِ
وتَلَغَّمَ بالطيبِ: جَعَلَه فيها،
و~ بالكَلامِ: حَرَّكوا مَلاغِمَهُم به،
واللَّغْماءُ: شاةٌ ابْيَضَّ وجْهُها
واللَّغَمُ، محرَّكةً: الطيبُ القَليلُ، وقَصَبَةُ اللِّسانِ، وعُروقُه، والإِرْجافُ الحادُّ


Observations :

Bien que succincte cette notice nous apporte elle aussi une nouveauté : le sens de nerfs et veines de la langue pour لغم laġam. Terme très technique donc, apparaissant dans un dictionnaire au XIVe siècle, et qui ne semble avoir qu’un lointain rapport avec l’écume du chameau, sauf à prendre la bouche comme dénominateur thématique commun. Il ne peut guère s’agir que d’un homonyme. On verra que Kazimirski et Belot l’ont intégré mais que ni Wehr ni Reig ne l’ont conservé, soit parce qu’il est tombé en désuétude, soit parce qu’ils l’ont jugé trop technique pour figurer dans leur nomenclature. Nous ne savons pas s’il est encore en usage dans les facultés de médecine. Nous avancerons plus loin une hypothèse quant à son origine.


2. Ce qu’en disent les dictionnaires bilingues


2.1. Kazimirski (1860)

لغم laġama 1. écumer, avoir la bouche écumante (se dit d’un chameau) ; 2. rapporter un bruit, une nouvelle dont on n’est pas bien sûr
Dérivés :
تلغّم talaġġama s’enduire, se barbouiller les bords, les coins de la bouche de quelque onguent ou pommade, de là talaġġama bil-kalām remuer la bouche pour parler
لغم laġam 1. un peu d’onguent ou de pommade ; 2. nerfs et veines de la langue
لغام luġām écume, salive écumante sur les bords du museau d’un chameau qui écume
لغماء laġmā’ (fém. de ألغم ’alġam) qui a la bouche blanche (se dit d’un animal)
ملاغم malāġim coins ou bords de la bouche où la salive s’amasse

Observations :

Kazimirski rapporte et classe clairement et simplement presque tous les mots et acceptions qu’il a trouvés dans les dictionnaires arabes. Mais il n’a curieusement pas vu ou pas retenu les formes IV et VIII du Lisān où il était question de l’alliage de l’or avec le mercure.


2.2. Dozy (1881)

لغم laġama I (formé de لغم luġm) miner, pratiquer une mine sous un ouvrage de fortification.
لغم luġm (turc لغم laġum) pl. لغوم luġūm mine, cavité souterraine pratiquée sous un bastion, un roc, etc., pour le faire sauter par la poudre.
لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, celui qui fouille la mine.
تلغيم talġīm écume.
ملغم mulġam dans mulġam bi-ḏ-ḏahab qui (dans une citation) semble signifier “doré”.

Observations :

• Dozy introduit un تلغيم talġīm écume, rare ou poétique, semble-t-il, qui n’apparait nulle part ailleurs.
• Il reprend ملغم mulġam mais ne le cite que dans un exemple où, accompagné de ذهب ḏahab, il semble bien, en effet, n’avoir que le sens de doré, plaqué or, ce qui est techniquement différent de l’alliage.
• Mais la grande nouveauté, par rapport aux dictionnaires arabes et à celui de Kazimirski, c’est surtout l’apparition dans ce Supplément de trois termes techniques relevant du minage : لغم luġm mine, لغم laġama miner, et لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, ce dernier à entendre au sens de sapeur. On remarquera que la mine n’est encore à cette époque que la cavité pratiquée pour placer un explosif dont on ignore le nom. L’étymon de ce trio est, pour Dozy, le turc لغم laġum dont on suppose qu’il a le sens de mine.


2.3. Belot (1955)

لغم laġama avoir l’écume à la bouche (chameau) ; rapporter de fausses nouvelles
لغم laġama miner (un édifice)
تلغّم talaġġama se pommader les coins de la bouche, talaġġama bil-kalām remuer les coins de la bouche pour parler, talaġġama bi-ḏikr al-... rappeler le souvenir de...
لغم laġam un peu d’onguent ; nerfs et veines de la langue
لغم luġm, pl. لغوم luġūm et لغومة luġūma mine, cavité pratiquée sous un édifice ou dans un rocher pour les faire sauter par la poudre
لغام luġām salive écumante du chameau
لغمجيّ luġmaǧiyy mineur
ملاغم malāġim parties extérieures, coins de la bouche

Observations :

L’organisation de la notice est purement formelle, calquée sur celle de Kazimirski. Belot introduit le vocabulaire du minage relevé chez Dozy sans se préoccuper de regrouper les items en fonction de leurs sens, ce qui donne un texte assez hétéroclite. À la fin de l’ouvrage, dans les pages consacrées aux emprunts, les mots du minage sont donnés comme d’origine turque, sans autre précision. En bref, Belot ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà. Son seul mérite est d’avoir complété Kazimirski par Dozy.



2.4. Wehr (1966)

1. لغم laġama to mine, plant with mines
Dérivés :
لغم luġm, laġam, pl. ألغام ’alġām mine
لغم laġm et إلغام ’ilġām mining (of a harbour, a road, etc.)

2. ألغم ’alġama (IV) to amalgamate, alloy with mercury
Dérivés :
لغام luġām foam, froth
إلغام ’ilġām amalgamation

Observations :

• Le vocabulaire du minage est passé en tête et le sens de لغم luġm, laġam a glissé de celui de cavité destinée à recevoir l’explosif à la désignation de l’engin explosif lui-même. Le verbe لغم laġama n’a plus que le sens de poser des mines et le nom d’agent لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, sapeur a disparu. Le mot لغم laġam a perdu les deux sens qu’il avait jusque là pour ne devenir qu’une variante de لغم luġm et les deux ne connaissent plus que le pluriel ألغام ’alġām. L’action de miner ou minage se dit لغم laġm ou إلغام ’ilġām (masdar de la forme IV). Wehr, qui donne généralement l’origine turque des termes militaires, est muet sur celle de ce petit groupe. Il ne reprend donc pas à son compte l’étymologie donnée par Dozy, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il la rejette.
• L’acception première, quasi la seule donnée par nos auteurs pendant des siècles, a pratiquement disparu ; il ne reste de l’écume buccale du chameau que لغام luġām foam, froth (= écume), assez maladroitement placé, semble-t-il, en deuxième acception entre un verbe et son masdar avec un lien sémantique qui ne saute pas aux yeux. Ce verbe est la forme IV ألغم ’alġama que Wehr a trouvée dans le Lisān al-ʿArab avec le sens de pratiquer un amalgame, un alliage avec le mercure, forme dont on a vu qu’elle avait été négligée par Kazimirski et Belot, et très partiellement traitée par Dozy.


2.5. Reig (1983)

1. لغم laġama baver, écumer (chameau)
لغام luġām bave, écume, salive (du chameau)
IV ألغم ’alġama amalgamer
إلغام ’ilġām amalgame
ملغم mulġam amalgamé

2. لغم laġama miner (une route, un pont)
لغم laġm minage, laġm aš-šawāṭi minage des côtes
لغم laġam, pl. ألغام ’alġām mine, grenade sous-marine, ’alġām sā’ima / ‛ā’ima mines flottantes, ḥaql ’alġām champ de mines, etc.
ملغوم malġūm miné, explosif (fig.)

Observations :

• Reig associe lui aussi la notion d’amalgame à celle d’écume, mais il rétablit l’ordre chronologique d’apparition des acceptions ainsi que le verbe لغم laġama baver, écumer que Wehr avait escamoté.
• Il ne reprend pas non plus le nom d’agent لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, sapeur mais il introduit en échange une petite série d’autres mots et locutions liés au thème du minage militaire.
• Pour le sens précis de mine, la variante لغم luġm a disparu ; il ne reste que لغم laġam, pl. ألغام ’alġām.


Que conclure de ces observations ? La première idée qui vient à l’esprit, au vu des disparités sémantiques, est qu’il pourrait bien exister deux ou trois “racines” لغم √lġm homonymes plutôt qu’une seule racine polysémique. Il n’y a guère de doute qu’il en existe au moins une d’origine sémitique, la plus ancienne, celle qui porte le sens d’écume buccale du chameau. Mais qu’en est-il des autres ? Il nous appartient de vérifier ce qui justifie éventuellement que tous ces vocables continuent à figurer ensemble dans une même notice dictionnairique, et sinon, d’en proposer une présentation plus rationnelle et plus cohérente. Nous étudierons les deux acceptions apparues au cours de l’Histoire dans l’ordre chronologique de leurs apparitions, à savoir l’amalgame d’abord, puis la mine.


3. L’amalgame


3.1. Ce qu’en disent les étymologistes

D’où vient donc cette forme IV ألغم ’alġama que Wehr et Reig rattachent bon gré mal gré à لغم laġama écumer et que le Lisān avait enregistrée dès le XIIIe siècle ? Ni le verbe ألغم ’alġama ni un quelconque dérivé n’apparaissent dans la nomenclature du dictionnaire de Rajki. Sans autre source étymologique directe où puiser, nous allons prendre le problème par l’autre bout, à savoir vérifier, sur la base de la paronymie qu’on peut constater entre l’arabe ألغم ’alġama et les rejetons européens du latin médiéval amalgama, lui aussi attesté au XIIIe siècle, si quelque auteur ne remonterait pas par hasard à notre racine.

Nous n’avons pas eu à chercher bien loin ni bien longtemps : c’est effectivement le cas

• de l’anglais amalgam. Dans la notice que le site américain Etymonline consacre à ce mot, on peut lire ceci (Traduction J.-C. Rolland) :

De l’ancien français amalgame ou directement du latin médiéval amalgama alliage de mercure (en particulier avec de l’or ou de l’argent), terme d’alchimie, possible altération du latin malagma cataplasme, plâtre, probablement de l’arabe al-malgham cataplasme émollient ou onguent pour les plaies (surtout chaud) [Francis Johnson, Dictionnaire du persan, de l’arabe et de l’anglais], ou peut-être du grec malagma substance adoucissante, de malassein adoucir, de malakos doux.

Aucune certitude, on le voit, mais deux peut-être et un probablement. Ce n’est pas très clair mais nous croyons néanmoins comprendre que l’auteur propose trois hypothèses : peut-être le grec malagma ou le latin malagma , mais plus probablement l’arabe al-malgham, dont la forme et le sens ont été relevés dans le dictionnaire de Johnson (1852), dûment cité.

• du turc amalgam, traité dans le dictionnaire de Nişanyan. Tout en se gardant prudemment d’affirmer une filiation, Nişanyan rapproche le latin médiéval amalgama d’un arabe الملغم al-malġam qui ne peut guère venir que de notre racine. Lui aussi tient probablement ce mot du dictionnaire de Johnson. À moins qu’il ne s’agisse d’une erreur, on peut supposer que الملغم al-malġam est la prononciation persane ou dialectale de al-mulġam l’amalgamé. On notera au passage que ce mot a l’un des deux sens que Kazimirski et Belot donnaient à لغم laġam, celui d’onguent.

Quant au Trésor de la Langue Française (TLF), il évoque bien lui aussi la possibilité d’une origine arabe du mot amalgame mais à partir d’une locution ‛amal al-gamā‛a œuvre de l’union charnelle où notre racine n’est pas en cause. Il serait donc hors sujet de nous attarder davantage sur la longue et complexe notice du TLF que les curieux pourront consulter à loisir par Internet.

Il nous reste à démontrer la parenté sémantique entre l’onguent et l’alliage, qui ferait de ملغم malġam un doublet plausible de ملغم mulġam. Nous utiliserons pour ce faire l’outillage proposé par Georges Bohas dans sa Théorie des Matrices, Étymons et Racines.

3.2. Ce qu’en disent les “étymons” de Bohas

Un « étymon », au sens très particulier où l’entend Georges Bohas dans sa Théorie des Matrices, Étymons et Racines, est un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur ces deux consonnes. D’après Bohas, la racine لغم √lġm peut donc théoriquement s’analyser comme construite sur l’un des étymons suivants : {l,ġ}, {ġ,m} et {l,m} ou même résulter du croisement de deux de ces étymons.

L’étymon {l,ġ}

D’après Bohas et Saguer, le sémantisme associé à cet étymon est celui de la langue, de ses caractéristiques, des opérations physiques qui lui sont propres, comme instrument du langage, etc. En relèvent notamment des mots comme notre لغم laġam “nerfs et veines de la langue” et aussi لغب laġb “discours confus” et لغو laġw “faute de langage”.

Or on voit que dans ces deux derniers mots, ce qui ressort en fait ce n’est pas tant le rôle de la langue dans l’activité de la parole que la confusion du discours quand la langue se noue, ce qui se confirme quand on pousse la recherche. On constate en effet que ce même étymon est porteur de charges sémantiques affines comme les notions de cosmétiques ou onguents – constatées dans لغم √lġm – et celles du bouillonnement, qu’il soit réel ou métaphorique (celui de la colère), et du mélange qui peut en résulter :

لغا laġā graisser une bouillie, une soupe
لغد lġd – تلغّد talaġġada se mettre en colère
لغف laġifa faire des boulettes, des bouchées rondes et les manger, d’où لغفة luġfa, boulette, لغيفة laġīfa bouillie épaisse
لغلغ laġlaġa verser du bouillon sur le pain pour le faire mitonner

Nous n’avons, on le voit, pris jusqu’ici nos exemples que parmi les seules racines où nos deux consonnes apparaissent dans l’ordre l-ġ, mais si l’on est prêt à accepter l’ordre inverse, notre liste s’enrichit d’items qui relèvent du même sémantisme que ceux de la liste précédente :

غلّ ġalla huiler, pommader abondamment les cheveux ; mêler, mélanger
غلث ġalaṯa mélanger
غلّف ġallafa enduire, pommader la barbe de parfums
غلى ġalā bouillonner, bouillir

Par ces sémantismes du bouillonnement et du mélange, l’étymon {l,ġ} semble un bon candidat au titre d’élément structurant de la racine لغم √lġm, qu’il s’agisse des vocables relatifs à l’écume du chameau ou de ceux relatifs à la notion d’amalgame.


L’étymon {ġ,m}

Pour Bohas, cet étymon est justement lui aussi porteur du sémantisme de la fusion, de la confusion et du mélange. D’où les verbes ci-dessous où il est naturellement question de boue, de pâte, de graisse, et aussi de la colère, cette rage productrice d’écume :

• Ordre ġ-m

غمّ ġmm – غميم ġamīm, lait que l’on chauffe jusqu’à ce qu’il se change en fromage
غمغم ġamġama être obscur et inintelligible
غمجر ġamğara enduire d’une substance glutineuse
غمرة ġumra cosmétique
دغمر daġmara confondre, mêler dissoudre dans l’eau
زغم zaġama parler avec colère
وغم wġm – توغّم tawaġġama s’irriter contre qqn
رغام ruġām morve – ترغّم taraġġama se mettre en colère

Arrêtons-nous un instant sur ce verbe. Dans le Supplément, Lane renvoie sans commentaire de la racine لغم √lġm, non traitée, à ترغّم taraġġama se mettre en colère où il se trouve que le mot لغام luġām bave, écume (d’une chamelle) apparaît dans une citation poétique où il est question d’une chamelle qui écume littéralement de rage. On relèvera que l’association de ces deux mots, qui ont deux consonnes communes, ġ et m, n’est pas pour nous surprendre quand on la rapproche comme il se doit des locutions française écumer de rage et anglaise to foam with rage.


• Ordre m-ġ

مغمغ maġmaġa graisser un mets, mêler, mélanger ; se servir d’un langage obscur, l’embrouiller, le rendre inintelligible
مغث maġaṯa faire dissoudre dans l’eau
مغرة maġra boue rougeâtre
ثمغ ṯamaġa huiler, graisser légèrement les cheveux
دمّغ dammaġa graisser un mets, y mettre de la graisse
رمغ ramaġa pommader la tête, les cheveux
صمّغ ṣammaġa baver, se couvrir de bave

• Ordre ġ-c-m ou m-c-ġ où c est un crément interne variable.

غشم ġašama passer un onguent (sur une plaie)
مرغ maraġa oindre, imbiber – مرغ marġ salive, bave des animaux – أمرغ amraġa, délayer une pâte en y mettant beaucoup d’eau
NB : On remarquera dans cette racine la présence de la même association sémantique salive - oindre que dans لغم √lġm.

Par ces sémantismes de la fusion, du mélange et de la colère, cet étymon {ġ,m} nous semble être lui aussi un bon candidat au titre d’élément structurant de la racine لغم √lġm, qu’il s’agisse des vocables relatifs à l’écume du chameau ou de ceux relatifs à la notion d’amalgame.

On vérifie en outre qu’un certain nombre de racines, dont la nôtre, peuvent s’analyser comme résultant du croisement des deux étymons {l,ġ} et {ġ,m} :

بلغم balġam flegme, pituite, glaire
غلم √ġlm – إغتلم ’iġtalama s’agiter (mirage, flots)
لغمط laġmaṭa enduire, barbouiller de
لغمن laġmana mélanger (le bon avec le mauvais) (Dozy)

À partir de ces observations, il nous semble difficile de ne pas admettre que nous avons là un ensemble de vocables en l-ġ ou ġ-m, voire en l-ġ-m, tous porteurs d’un même sémantisme général de la bouillie et du mélange, et de celui plus particulier mais qui en découle, les sécrétions de la bouche, cette bouche qui est le premier broyeur-mélangeur naturel des êtres vivants. Les vocables de notre racine لغم √lġm relatifs à l’écume du chameau ou à la notion d’amalgame s’insèrent tout naturellement dans cet ensemble.

Notre analyse nous amène à penser que le latin médiéval amalgama pourrait donc bien être, via une forme intermédiaire al-malġam, une latinisation approximative de al-mulġam l’amalgamé, participe passif défini d’une forme IV de la racine لغم √lġm, un vieux terme du vocabulaire de l’alchimie que selon toute probabilité Kazimirski a tout simplement oublié de relever dans le Lisān. Oui, لغام luġām écume (du chameau) et ملغم mulġam amalgamé relèvent bien d’une même racine لغم √lġm, comme l’ont pressenti Wehr et Reig, et plus justement encore d’un même ensemble de vocables en l-ġ, ġ-m ou l-ġ-m porteurs du sémantisme de la bouillie et du mélange. Nous verrons plus loin s’il y a lieu de les répartir sous deux racines homonymes ou de les rassembler sous une seule racine polysémique, car un glissement de sens qui irait de l’écume au bouillon et du bouillon au mélange obtenu par bouillonnement est parfaitement naturel et envisageable.


4. La mine


4.1. Ce qu’en disent les étymologistes

Le mot لغم laġam mine se trouve dans la nomenclature de Rajki. Cet auteur y voit un emprunt à l’italien laguna lagune, ce qui n’est guère crédible, ni du point de vue du sens ni du point de vue de la forme.

Une autre hypothèse, nous l’avons vu, est celle de Dozy. Rappelons-la : l’étymon – au sens traditionnel du terme – de لغم laġam serait le turc ottoman لغم laġum qui s’écrit lağım en turc moderne et signifie égout, conduit souterrain. La locution lağım açmak, littéralement ouvrir un égout, signifie aussi miner. À l’appui de cette hypothèse, rappelons que le turc a effectivement fourni à l’arabe un assez grand nombre de termes du vocabulaire militaire et que dans les emprunts au turc, un ğ turc devient généralement un ġ arabe.

Mais pour Nişanyan, c’est l’inverse qui s’est produit ! C’est le turc lağım qui est issu de l’arabe لغم laġam, lequel viendrait d’un grec λαχώμα [lakhôma] excavation, tranchée, tunnel, dérivé du verbe λαχαίνω [lakhaínô] creuser. Or, pour Chantraine, ce λαχαίνω est un terme d’horticulture rare dont les dérivés modernes ont plus à voir avec les légumes qu’avec les galeries de sape ou les explosifs, et ce λαχώμα [lakhôma], inconnu des dictionnaires, semble bien n’être qu’une pure invention. Ce serait de toutes façons le seul cas d’emprunt au grec où un χ deviendrait ġ. Ces diverses restrictions ne parlent pas en faveur d’un tel emprunt.

Si le turc lağım ne vient pas de l’arabe, d’où peut-il venir ? Du persan ? Du grec ? Nos recherches du côté du persan sont infructueuses. Nous apprenons en revanche l’existence en grec moderne du nom λαγούμι [lagoúmi] tanière, terrier, galerie de mine, mine explosive ! Notre premier réflexe est de chercher à ce mot un étymon classique ; nous ne trouvons que λαγόνες [lagónes], pluriel d’un singulier peu usuel λαγών [lagôn] creux, flancs, fréquent pour les flancs du corps, côté, creux d’une montagne (Chantraine). Cette option n’étant guère satisfaisante d’aucun point de vue, nous consultons le Dictionary of Standard Modern Greek pour y apprendre que l’étymon de λαγούμι [lagoúmi] est ... le turc lağım !

Nous voilà renvoyés à l’hypothèse de Nişanyan, qui doit être partiellement vraie : le turc lağım – qui a dû avoir dans un premier temps le sens de galerie souterraine – vient bien d’un arabe لغم laġam mais ce mot ne vient pas du grec et il est sémantiquement sans rapport avec l’écume du chameau ou l’alliage avec le mercure. Il n’a donc pu surgir qu’au sein même du domaine arabe. De quelle manière ? Nous allons voir si le recours à la théorie de Bohas nous aide ici aussi à répondre à la question.

4.2. Ce qu’en disent les “étymons” de Bohas

Se pourrait-il que la notion de creusement souterrain soit une deuxième charge sémantique de nos étymons {l,ġ} et {ġ,m} ? On trouve effectivement quelques racines évoquant plus ou moins cette notion :

À partir de l’étymon {l,ġ} :

لغز laġz trou de lézard, pl. ألغاز alġāz labyrinthe
غلّ ġalla pénétrer jusque dans l’intérieur
غلغل ġalġala entrer, pénétrer jusqu’au fond des choses
وغل waġala s’introduire, se glisser et pénétrer dans quelque chose

À partir de l’étymon {ġ,m} :

غموس ġamūs qui pénètre loin et s’enfonce dans les chairs (coup de lance)
غمض ġamaḍa entrer, pénétrer dans les chairs, dans le corps (arme tranchante)
غميل ġamīl enterré, mis sous le sable
غمن ġumina être enfoncé dans la terre
غامياء ġāmiyā’ taupinière, trou de mulot ou de taupe

Ces inventaires ne sont certes pas très riches – ils ne sont pas non plus exhaustifs – mais ils témoignent néanmoins de l’existence de deux groupes de vocables présentant entre eux une certaine parenté morphosémantique. La possibilité qu’un لغم laġam galerie de mine appartienne à cet ensemble n’est donc pas à écarter. L’apparition tardive du mot dans les dictionnaires d’arabe classique pouvait faire penser à un emprunt mais elle peut aussi signaler l’intégration dans la langue écrite d’un mot resté jusqu’alors cantonné dans des échanges oraux en arabe dialectal.

Un tel mot n’est pas sorti de nulle part. Faisons une hypothèse : prenons le dernier mot de la liste ci-dessus, غامياء ġāmiyā’ taupinière : il convient bien d’un point de vue sémantique. Quant à la forme, appliquons à ce mot classique muni de son article un certain nombre des altérations dont les dialectes sont coutumiers :
– par agglutination et métathèse, al-ġāmiyā’ devient laġmiyā’ ;
– par apocope et influence de la racine لغم √lġm, laġmiyā’ devient laġam qui, entre le XIIIe et le XVIIIe siècles, passe d’abord en turc sous la forme lâgιm puis en grec sous la forme λαγούμι [lagoúmi]. Le sens de taupinière se conserve dans les trois langues et évolue tout naturellement vers ceux de galerie souterraine puis de galerie de mine, et enfin de mine explosive. Il reste à trouver un dialecte oriental où le mot serait attesté, à commencer par le mot غامياء ġāmiyā’ lui-même, un dérivé de غمى √ġamā que le Qāmūs est seul à mentionner et qui pourrait bien être une forme dialectale non signalée comme telle.


5. Conclusion : pour une autre présentation dictionnairique


À la lumière des résultats de notre étude, dont nous répétons qu’elle ne saurait être définitive – quelle étude peut se targuer de l’être ? – nous souhaiterions proposer en conclusion une autre manière de présenter les divers vocables construits sur les consonnes l-ġ-m que nous avons rencontrés, à l’exception des quelques raretés que nous avons trouvées ici ou là dans les dictionnaires arabes du Moyen Âge. La notice de Belot étant la seule à rassembler presque toutes les données qui nous intéressent, c’est d’elle que nous partirons. Il nous suffira d’y ajouter le vocabulaire relatif à la notion d’amalgame tel qu’il apparaît dans la notice de Reig.

Nous concluons à l’existence dans le lexique arabe de quatre racines لغم √lġm homonymes. La deuxième peut être considérée comme une extension de la première. Nous les présentons par ordre chronologique d’apparition dans les dictionnaires.


لغم √lġm.1 (Xe s.)

لغام luġām écume buccale chameau
لغم laġama avoir l’écume à la bouche (chameau). – Fig. rapporter de fausses nouvelles
لغم laġam un peu d’onguent, de pommade
ملاغم malāġim bords, coins de la bouche
تلغّم talaġġama se pommader les coins de la bouche, talaġġama bil-kalām remuer les coins de la bouche pour parler, talaġġama bi-ḏikr al-... rappeler le souvenir de...

Étymologie : le mot لغام luġām, qui semble être la base d’où dérivent les autres vocables, est à rapprocher par deux (dont le ġ) ou trois de ses consonnes,
– de quelques noms désignant des sécrétions buccales ou nasales de mammifères : رغام ruġām, مرغ marġ, بلغم balġam.
– d’un certain nombre de verbes exprimant la colère (cf. fr. écumer de rage, angl. to foam with rage) : تلغّد talaġġada, زغم zaġama, ترغّم taraġġama, توغّم tawaġġama.


لغم √lġm.2 (XIIIe s.)

ألغم ’alġama amalgamer, n. a. إلغام ’ilġām amalgame (action)
ملغم mulġam amalgamé, amalgame (produit obtenu)

Étymologie : cette racine, qui n’est probablement qu’une extension formelle et sémantique de la précédente, est à rapprocher par deux (dont le ġ) ou trois de ses consonnes, d’un certain nombre de vocables exprimant l’action de fondre, mélanger, confondre, brouiller, comme أمرغ amraġa, دغمر daġmara, غلث ġalaṯa, غلّ ġalla, غمغم ġamġama, مغث maġaṯa, مغرة maġra, مغمغ maġmaġa, etc.


لغم √lġm.3 (XIVe s.)

لغم laġam nerfs et veines de la langue

Étymologie : ce terme technique sans dérivés peut être rapproché par ses deux premières consonnes d’autres racines ayant un rapport avec la langue, notamment لغب lġb, لغو lġw et لثغ lṯġ.


لغم √lġm.4 (XIXe s.)

لغم luġm, laġam, pl. ألغام ’alġām mine (cavité pratiquée sous un édifice ou dans un rocher pour les faire sauter par la poudre) ; mine (explosif)
لغم laġama miner (un édifice, un pont, etc.)

Étymologie : cette racine est à rapprocher par ses deux consonnes ġ et m d’autres racines ayant un rapport avec la pénétration et les galeries souterraines comme غمس ġms, غمض ġmḍ, غمل ġml, غمن ġmn et surtout de غامياء ġāmiyā’ taupinière d’où le nom laġam est peut-être issu par l’intermédiaire de formes dialectales ayant subi des altérations assez communes : agglutination de l’article, métathèses, apocope, et probable influence de la racine لغم √lġm “écume buccale du chameau”. Cf. turc lâgιm et grec λαγούμι [lagoúmi].
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Outis
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Messageécrit le Friday 02 Mar 18, 9:30 Répondre en citant ce message   

Papou JC a écrit:
Quant au Trésor de la Langue Française (TLF), il évoque bien lui aussi la possibilité d’une origine arabe du mot amalgame mais à partir d’une locution ‛amal al-gamā‛a œuvre de l’union charnelle où notre racine n’est pas en cause. Il serait donc hors sujet de nous attarder davantage sur la longue et complexe notice du TLF que les curieux pourront consulter à loisir par Internet.

Hors-sujet, oui, sans doute, sauf que c'est notre ami qui, par voie de paronymie, introduit bel et bien cet amalgame dans son étude. Et, s'il faut donc en parler et placer la frontière entre étymologie et paronymie, je n'ai pas trouvé si complexe la notice du TLF, surtout si on se donne la peine d'aller à la source principale, la notice de Marcel Devic dans son Supplément à Littré (accessible via Lexilogos) dont je montre la page contenant le mot amalgame ici.

Suivant Salah Guemriche, j'ajoute à cette notice que
Citation:
En arabe, unir ou réunir se dit jama’a ; prononcé à l’égyptienne : gama’a. Avec un premier « a » long, gāma’a, le mot signifie : avoir un rapport charnel. L’acte lui-même se dit ‘amal al-gimā’ : œuvre de l’union charnelle.

Je ne crois pas qu'on puisse évacuer le cadre initial profondément alchimique du mot amalgame. Et, si l'alchimie a bien donné naissance à la chimie, elle est aussi une discipline profondément symbolique et initiatique. L'alliance, le coït, les noces, du mercure et de l'argent, ne se limitaient nullement au but profane de recherche de l'or, mais symbolisaient une alliance beaucoup plus profonde, analogue à celle que le taoïsme pose entre le yin et le yang. L'amalgame est bien pour les alchimistes une noce charnelle et spirituelle.

Il est piquant de retrouver chez Marcel Devic le grec γαμέω [gaméō] « j'épouse ».
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Papou JC
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Messageécrit le Friday 02 Mar 18, 10:13 Répondre en citant ce message   

Voir le mot du jour amalgame, où ton post - qui ne se justifiera plus qu'en partie - serait plus à sa place, car ici, s'il n'est pas complètement hors sujet, il est quand même très marginal.
Ce n'était pas l'étymologie d'amalgame qui m'intéressait dans cette étude mais la raison pour laquelle la mine explosive se trouvait sous la même racine en compagnie de la bave du chameau...

À part ça, un éminent chercheur en langues sémitiques, collaborateur du Dictionnaire des racines sémitiques, Antoine Lonnet ipse, a récemment fait une communication devant ses pairs intitulée Pour en finir avec l'origine sémitique d'"amalgame", communication à laquelle je n'ai malheureusement pas pu assister. J'espère avoir un jour le texte en mains pour en faire part sur Babel. Pour le moment, je crois savoir que pour Lonnet, l'origine grecque des mots latin et arabe ne fait aucun doute. Affaire à suivre, donc.

Je rappelle que cette étude est plus agréable à lire ICI.
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Papou JC
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Messageécrit le Saturday 03 Mar 18, 6:18 Répondre en citant ce message   

Outis a écrit:
Il est piquant de retrouver chez Marcel Devic le grec γαμέω [gaméō] « j'épouse ».

Effectivement ! Mais qu'entends-tu par "piquant", exactement ? Ça te fait rire ou t'interroger ? J'ai d'abord trouvé ça amusant, tellement sûr que ce mot était grec depuis la nuit des temps. Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai eu la curiosité de consulter Chantraine et d'y lire "L'étymologie de γαμέω est inconnue." Oui, ce serait piquant et surtout très intéressant d'ouvrir une piste vers une possible origine sémitique de ce mot. Mais je te laisse le soin de créer le mot du jour, si la question t'intéresse, puisque c'est toi qui a levé le lièvre.
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