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« rerum natura » / « hē tôn óntōn phúsis » : de fausses jumelles - Forum latin - Forum Babel
« rerum natura » / « hē tôn óntōn phúsis » : de fausses jumelles

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Ion
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Messageécrit le Tuesday 27 Nov 18, 23:09 Répondre en citant ce message   

C’est bien connu, le mot nature, comme le latin natura, ae et son correspondant grec ἡ φύσις, -εως hē phúsis, -eōs, peut s’employer dans divers sens. Je me restreindrai ici à l’examen d’une seule signification de l’expression latine rerum natura pour souligner qu’en grec, ce sens est rendu par le simple φύσις, phúsis, ce qui n’est pas l’avis de tout le monde.

Voici d’abord des attestations de rerum natura (litt. « la nature des choses ») au sens de « tout ce qui existe sans l’action de l’homme » (Petit Robert). Quoique composée de deux mots, l’expression ne désigne là qu’une seule notion.

Voyez d’abord ce passage, très bref mais très clair, du De natura deorum de Cicéron, I, (32,) 89, adressé aux penseurs épicuriens :
Citation:
nihil enim ratione in rerum natura factum esse uultis.
« Car votre volonté est que rien dans la nature ne se soit produit par l’effet d’une raison. »


Plus développé, plus emphatique, ibid., II, (60,) 152 :
Citation:
Terrenorum item commodorum omnis est in homine dominatus: nos campis, nos montibus fruimur, nostri sunt amnes, nostri lacus, nos fruges serimus, nos arbores; nos aquarum inductionibus terris fecunditatem damus, nos flumina arcemus, derigimus, auertimus; nostris denique manibus in rerum natura quasi alteram naturam efficere conamur.
« De même (que sur les ressources de la mer), l’homme règne en maître souverain sur les commodités terrestres. C’est nous qui exploitons les plaines, et aussi les montagnes ; à nous les cours d’eau, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les fruits de la terre, et aussi les arbres ; c’est nous qui fertilisons les sols par l’irrigation ; les fleuves, c’est nous qui les barrons, qui les canalisons, qui les détournons ; et nous voici, dans la nature, comme en train de faire de nos mains une nature de plus. »


Je tiens plusieurs autres exemples à la disposition des amateurs éventuels.

Il existe en grec une expression formellement très proche de rerum natura : ἡ τῶν ὄντων φύσις hē tôn óntōn phúsis. Hē phúsis, c’est « la nature », dans diverses acceptions comparables à celles de natura et de fr. nature, et tôn óntōn est le génitif neutre pluriel substantivé du participe présent du verbe « être ». Sens : « les choses qui existent ». C’est un correspondant acceptable du latin res, "chose".

Or, dans un livre de 2017, le titre du poème épicurien De rerum natura (« Sur la nature ») de Lucrèce est comparé au titre περὶ φύσεως perì phúseōs (même sens) donné aux traités grecs sur ce sujet (voir message suivant, à la fin). On soutient alors que ce n’est pas le latin qui a ajouté rerum, mais que c’est le grec qui a sous-entendu tôn óntōn : ainsi les deux titres remonteraient à des expressions formellement identiques.

A l’appui de cette opinion, une note signale : « Le titre est développé par exemple dans la notice de la Souda sur Empédocle, cf. le commentaire de Sedley (1998, p. 21-22). Cf. encore Aristote, Métaphysique, 12, 4, 3 ; Épicure, Lettre à Hérodote, 45 ; fr. 76 Usener (= Plutarque, Contre Colotès, 1112e) ; Galien, Sur les éléments selon Hippocrate, 1, 9 (1, p. 486, 11-12 Kühn) ; Thémistius, Discours, 21, p. 307, 8 Dindorf ; Scholies à Aphthonius (Dans le recueil Rhetores Graeci, t. 2, p. 654, 17 Waltz). »

Il faut d’abord remarquer l’acharnement qui a été nécessaire pour retrouver ces quelques passages. Il est bizarre, par exemple, qu’Empédocle ne mentionne pas lui-même l’expression (la Souda est un dictionnaire encyclopédique byzantin). Dans un traité sur la nature, l’expression « la nature » devrait pourtant revenir régulièrement, comme c’est le cas pour natura rerum chez Lucrèce. A part Empédocle, l’expression n’est encore mentionnée qu’une fois chez Aristote et une fois chez Epicure. Rien chez les stoïciens ? Quant à Thémistios et Aphthonios, ce sont des rhéteurs, des compositeurs de discours, et non des philosophes « physiciens ».

Mais il y a mieux.

Je prétends montrer que dans aucun des passages cités l’expression hē tôn óntōn phúsis ne désigne spécifiquement « la nature » en tant que « tout ce qui existe sans l’action de l’homme », comme dans « la protection de la nature » ou « les merveilles de la nature ». Dans un cas ou deux, ce n’est que l’un des sens possibles, mais ce n’est jamais le seul.

(A suivre)


Dernière édition par Ion le Friday 30 Nov 18, 22:00; édité 1 fois
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Ion
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Messageécrit le Friday 30 Nov 18, 21:50 Répondre en citant ce message   

Première référence : « Le titre est développé par exemple dans la notice de la Souda sur Empédocle »
SudaOnLine epsilon, 1002 a écrit:
καὶ ἔγραψε δι' ἐπῶν περὶ φύσεως τῶν ὄντων βιβλία β#:...
kaì égrapse di’ epôn perì phúseōs tôn óntōn biblía dúo...

Par bonheur, cette phrase est traduite dans l’ouvrage de A. Laks et G. W . Most Les débuts de la philosophie, p. 676. « Il a écrit en vers Sur la nature des choses qui sont en 2 livres... »
Le traducteur a gardé toute sa valeur au groupe tôn óntōn « choses qui sont ». Je suppose qu’il prend phúsis au sens de « la forme ou la constitution naturelles d’une personne ou d’une chose en tant que résultats d’une croissance » (Liddell&Scott II). Ce qui veut dire que la nature ici n’est pas envisagée en bloc, comme dans rerum natura, mais comme une collections d’êtres distincts dont on va décrire la constitution naturelle.

L'expression phúsis tôn óntōn ne peut donc être considérée comme un « développement » de phúsis.

On pourrait même, à mon avis, prendre phúsis dans son sens fondamental de « action de faire croître, formation, développement, production... » Alors l’expression phúseōs tôn óntōn ne donnerait pas simplement le titre du poème d’Empédocle, mais en définirait le programme : expliquer comment à partir des quatre éléments et des forces de l’Amour et de la Discorde, les différents êtres ont été formés.
Le sens n’est donc pas du tout celui du latin rerum natura, « la nature » qui, lui, ne désigne pas le processus, mais le résultat du processus de formation des choses.

A propos du titre ordinaire perì phúseōs donné aux multiples traités grecs sur la constitution des choses, le même ouvrage de Laks et Most, p. 825, affirme que ce titre « générique… n’est pas original ; il apparaît à la fin du Ve siècle pour se référer à une série d’écrits désormais perçus comme relevant d’une entreprise commune, la recherche sur la nature (historia peri phuseôs), cf. Platon, Phédon, 96a. »

D’ailleurs, si l’on parcourt les fragments d’Empédocle, on voit que le mot phúsis est très peu employé, et jamais même dans le sens de rerum natura. Pour se référer à l’ensemble des choses, Empédocle et les auteurs qui introduisent ses fragments emploient ὁ κόσμος, ho kósmos « le monde, l’Univers », τὸ πᾶν, tò pân, « le tout » ou τὸ ὅλον, tò hólon, « la totalité ». C’est plus grandiose (kósmos évoquant le ciel nocturne) et plus abstrait que le latin natura rerum évoquant davantage les plaines et les montagnes.

(A suivre)
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Ion
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Messageécrit le Saturday 01 Dec 18, 16:41 Répondre en citant ce message   

Deuxième référence (premier volet) : « Aristote, Métaphysique, 12, 4, 3 »
Le seul endroit ainsi référencé à ma connaissance ne contient pas tôn óntōn phúsis. Peut-être renvoie-t-on à un découpage de l’oeuvre que je ne connais pas. L’usage habituel est de citer Aristote d’après la page, la colonne (a ou b) et la ligne de l’édition Bekker (1831). Cf. M. Canto-Sperber (dir.), Philosophie grecque, Paris, PUF, 1997, p. 439.

Qu’à cela ne tienne, il existe au moins sept occurrences de hē tôn óntōn phúsis chez Aristote.
1. Aristote, Physique I, 189a27
Citation:
Ἔνιοι δὲ καὶ πλείω λαμβάνουσιν ἐξ ὧν κατασκευάζουσι τὴν τῶν ὄντων φύσιν.
« Certains philosophes ont imaginé plus de deux principes pour expliquer le système entier des choses. »

Cette fois encore, le traducteur ne dit pas « la nature ». Certes, en fin de compte, c’est quand même « la nature » qui est formée par les principes, mais il est plus « naturel », cette fois également, d’interpréter tḕn tôn óntōn phúsin comme « la constitution naturelle des (différents) êtres » ou même « la formation » ou « l’apparition des (différents) êtres ». Le génitif tôn óntōn se comprend mieux avec une valeur distributive que collective dans un contexte où il est question des « principes » des choses (comme les quatre éléments d’Empédocle – air, eau, terre, feu – ou les atomes de Démocrite). La nature ne se forme pas d’un seul bloc.

2. Aristote, Métaphysique I, 984b9
Citation:
Μετὰ δὲ τούτους καὶ τὰς τοιαύτας ἀρχάς, ὡς οὐχ ἱκανῶν οὐσῶν γεννῆσαι τὴν τῶν ὄντων φύσιν (tḕn tôn óntōn phúsin), πάλιν ὑπ' αὐτῆς τῆς ἀληθείας, ὥσπερ εἴπομεν, ἀναγκαζόμενοι τὴν ἐχομένην ἐζήτησαν ἀρχήν.
« Après ces philosophes et de pareils principes, comme ces principes étaient insuffisants pour produire les choses, la vérité elle-même, comme nous l'avons déjà dit, força de recourir à un autre principe. »

Ici le sens le plus naturel est « l’ensemble des caractéristiques des (différents) êtres », c’est-à-dire, une fois encore « la constitution naturelle des (différents) êtres ». Le traducteur dit simplement « les choses » pour rendre l’ensemble de l’expression. Ici, phúsis désigne le résultat du processus de formation. On est proche de rerum natura mais les expressions latine et grecque ne se recouvrent pas.

3. Aristote, Métaphysique I, 1001a25
Citation:
[25] δῆλον ὅτι οὐδ᾽ ἂν ἀριθμὸς εἴη ὡς κεχωρισμένη τις φύσις τῶν ὄντων (phúsis tôn óntōn)
[25] « il est évident que le nombre même ne pourrait exister comme nature d'êtres séparée. »

kekhōrisménē tis phúsis (sans article) = une nature séparée, c’est-à-dire « une substance des choses » (ou « une substance parmi les (autres) êtres »?). Le passage soutient que si « l’unité » n’a pas de substance, le nombre non plus, et que finalement il n’existe rien de général, mais seulement du particulier. Voir p. ex. M. Canto-Sperber (dir.), op. cit., p. 325 et suivantes. On est de toute façon bien loin de rerum natura.

(A suivre)
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Messageécrit le Saturday 01 Dec 18, 22:07 Répondre en citant ce message   

Deuxième référence (second volet) : les dernières attestations chez Aristote (4-7)
4. Aristote Métaphysique IV, 1008b4
(Discussion sur le principe de contradiction)
Citation:
Ἔτι ἆρα ὁ μὲν ἢ ἔχειν πως ὑπολαμβάνων ἢ μὴ ἔχειν διέψευσται, ὁ δὲ ἄμφω ἀληθεύει; εἰ γὰρ ἀληθεύει, τί ἂν εἴη τὸ λεγόμενον ὅτι τοιαύτη τῶν ὄντων ἡ (5) φύσις; (tôn óntōn hē phúsis) εἰ δὲ μὴ ἀληθεύει, ἀλλὰ μᾶλλον ἀληθεύει ἢ ὁ ἐκείνως ὑπολαμβάνων, ἤδη πως ἔχοι ἂν τὰ ὄντα, καὶ τοῦτ' ἀληθὲς ἂν εἴη, καὶ οὐχ ἅμα καὶ οὐκ ἀληθές.

On trouve pour traduire tôn óntōn hē phúsis « la nature des choses ». Mais la traduction me paraît trop inexacte et je propose :
Citation:
« Est-ce que celui qui admet qu’une chose possède certains traits et non leur négation a tort, et que celui qui soutient les deux ensemble a raison ? Car s’il a raison, que devient l’expression répandue ‘ telle est la nature des choses’ ? S’il n’a pas raison, et si c’est plutôt la position inverse qui est correcte, alors les choses qui existent peuvent avoir des traits déterminés, et tel trait peut être vrai sans être faux en même temps. »

Une fois de plus, hē phúsis désigne encore ici « l’ensemble des caractéristiques » des choses prises isolément.

5. Aristote, Métaphysique IV, 1008b31
Citation:
 Ἔτι εἰ ὅτι μάλιστα πάντα οὕτως ἔχει καὶ οὐχ οὕτως, ἀλλὰ τό γε μᾶλλον καὶ ἧττον ἔνεστιν ἐν τῇ φύσει τῶν ὄντων (en têi phúsei tôn óntōn οὐ γὰρ ἂν ὁμοίως φήσαιμεν εἶναι τὰ δύο ἄρτια καὶ τὰ τρία, οὐδ' ὁμοίως διέψευσται ὁ τὰ [35] τέτταρα πέντε οἰόμενος καὶ ὁ χίλια.

« D'ailleurs, en supposant même que les choses sont et ne sont pas de telle sorte, le plus et le moins existeraient encore dans la nature des êtres. Jamais on ne pourra prétendre que deux et trois sont également des nombres pairs. Et celui qui pensera que quatre et cinq sont la même chose, n'aura pas une pensée fausse d'un degré égal à celle de l'homme qui admettrait que [35] quatre et mille sont identiques. »

Quoique la formule grecque ἐν τῇ φύσει τῶν ὄντων en têi phúsei tôn óntōn soit un parallèle formellement exact du latin in rerum natura, phúsis désigne encore ici « l’ensemble des caractéristiques » des choses, qui forme la « nature » de celles-ci (Cf. « On ignore encore la nature de cette poudre blanche. »).

6. Aristote, Métaphysique XIV, 1089b  :
Citation:
τὸ πρός τι καὶ τὸ ἄνισον μία τε φύσις τῶν ὄντων (phúsis tôn óntōn) ὥσπερ καὶ τὸ τί καὶ τὸ ποῖον.
« le Relatif et l’Inégal… qui ne sont qu’une nature particulière des choses, aussi bien que le sont la substance et la qualité. »

Ici, au singulier, φύσις τῶν ὄντων phúsis tôn óntōn désigne donc « une catégorie » aristotélicienne.

7. Aristote Métaphysique, XIV, 1091a35 – alias Métaphysique, XIV, 4, 2
Citation:
Παρὰ μὲν γὰρ τῶν θεολόγων ἔοικεν ὁμολογεῖσθαι τῶν νῦν τισίν, … προελθούσης τῆς τῶν ὄντων φύσεως καὶ τὸ ἀγαθὸν καὶ τὸ καλὸν ἐμφαίνεσθαι (τοῦτο δὲ ποιοῦσιν εὐλαβούμενοι ἀληθινὴν δυσχέρειαν ἣ συμβαίνει τοῖς λέγουσιν, ὥσπερ ἔνιοι, τὸ ἓν ἀρχήν· 
« Quelques-uns des Théologiens d'aujourd'hui paraissent adopter cette dernière solution : ... ils disent que le bien et le beau apparurent après que les êtres de l'univers furent arrivés à l'existence ».

Ici, clairement, on a en vue le « processus de formation des êtres ».

Tout cela parce que la référence Métaphysique, 12, 4, 3 n'était pas standard, au mieux, et, au pire, était fausse.

En tout cas, pour remercier le lecteur de sa patience, je conclurai par un passage où Aristote a en vue « la nature » au sens de « tout ce qui existe sans l’action de l’homme ». Il emploie hē phúsis tout court !

Aristote, Métaphysique, XII, 1072b13
Citation:
Ἐκ τοιαύτης ἄρα ἀρχῆς ἤρτηται ὁ οὐρανὸς καὶ ἡ φύσις.
« Tel est le principe auquel sont suspendus le ciel et toute la nature. »


(A suivre)


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Messageécrit le Sunday 02 Dec 18, 10:44 Répondre en citant ce message   

Troisième référence : « Épicure, Lettre à Hérodote, 45 » [= Diogène Laërce, X, 45]
Citation:
ἡ τοσαύτη δὴ φωνὴ τούτων πάντων μνημονευομένων τὸν ἱκανὸν τύπον ὑποβάλλει <ταῖς περὶ> τῆς τῶν ὄντων φύσεως ἐπινοίαις (taîs perì tês tôn óntōn phúseōs epinoíais).
« Une formule de cette force si l’on se souvient de tous les points abordés, livre l’esquisse suffisante d’une réflexion appliquée à la nature de ce qui est. » (traduction J.-F. Balaudé)

Comme d’habitude, le traducteur a donné une place à tôn óntōn. Comme dans la citation 2. d’Aristote ci-dessus, l’expression pourrait à la rigueur valoir rerum natura, mais c’est plus vraisemblablement « la nature » en tant que composition ou même « le processus de formation » des êtres (à partir des atomes et du vide).
Au début de la même lettre, Épicure, emploie perì phúseōs :
Diogène Laërce, X, 35 a écrit:
Diogène Laërce, X, 35
[10,35] Ἐπίκουρος Ἡροδότῳ χαίρειν. Τοῖς μὴ δυναμένοις, ὦ Ἡρόδοτε, ἕκαστα τῶν περὶ φύσεως (perì phúseōs) ἀναγεγραμμένων ἡμῖν
« Épicure à Hérodote, salut. À l’intention de ceux qui ne peuvent pas, Hérodote, étudier précisément et dans le détail mes écrits sur la nature... » (trad. idem)

Le περὶ φύσεως perì phúseōs d’Épicure = le de rerum natura de Lucrèce.
De même, ibidem,
Citation:
καθ’ ὅσον ἂν ἐφάπτωνται τῆς περὶ φύσεως (perì phúseōs) θεωρίας.
« Dans la mesure où ils s’appliquent à l’observation de la nature » (trad. idem)


(A suivre)
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Messageécrit le Sunday 02 Dec 18, 14:18 Répondre en citant ce message   

Quatrième référence : « (Épicure,) fr. 76 Usener (= Plutarque, contre Colotès, 1112e) »
Citation:
ἡ τῶν ὄντων φύσις (hē tôn óntōn phúsis) σώματά ἐστι καὶ τόπος.
« La nature des êtres, ce sont les corps et l’espace » (autrement dit, "les êtres sont composés d’atomes et de vide").

Il vaut la peine d’étendre la citation.
Plutarque, contre Colotès, 1112e, a écrit:
Ἐπικούρου δὲ λέγοντος « Ἡ τῶν ὄντων φύσις σώματά ἐστι καὶ τόπος », πότερον οὕτως ἀκούωμεν ὡς ἄλλο τι τὴν φύσιν παρὰ τὰ ὄντα βουλομένου λέγειν ἢ τὰ ὄντα δηλοῦντος ἕτερον δὲ μηθέν; ὥσπερ ἀμέλει καὶ κενοῦ φύσιν αὐτὸ τὸ κενόν, καὶ νὴ Δία τὸ πᾶν « παντὸς φύσιν » ὀνομάζειν εἴωθε. Κἂν εἴ τις ἔροιτο « Τί λέγεις, ὦ Ἐπίκουρε, τὸ μέν τι κενὸν εἶναι τὸ δὲ φύσιν κενοῦ; » « Μὰ Δία » φήσει, « νενόμισται δέ πως ἡ τοιαύτη τῶν ὀνομάτων ὁμιλία, νόμῳ δ´ ἐπίφημι καὶ αὐτός. »
"Quand Épicure dit : 'La nature des êtres est composée de corps et de vide', faut-il prendre cette définition dans ce sens, que la nature est autre chose que les êtres qui existent, ou que ces êtres sont les seules choses qui existent, comme on a coutume d'appeler le vide même ‘la nature du vide’, et l'univers ‘la nature de l'univers’ ? Mais si quelqu'un disait à Épicure : 'Comment l'entendez-vous, que l'un est le vide même et l'autre la nature du vide?' sans doute répondrait-il : 'Cette communication de noms est autorisée par l'usage, et je m'y conforme.' » (trad. Bétolaud, 1870)


Ici, Plutarque voudrait bien que la formule d’Épicure soit quelque peu enflée, avec un phúsis explétif. C’est de la polémique, car la « nature » des êtres varie d’un philosophe à l’autre. Néanmoins, il est intéressant de voir un Grec s’interroger sur les emplois possibles de phúsis et d'évoquer à ce propos l'usage de la langue. Les dictionnaires reconnaissent d'ailleurs cette valeur explétive du mot dans certains contextes, même chez Aristote.

(A suivre)
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Messageécrit le Sunday 02 Dec 18, 18:10 Répondre en citant ce message   

Cinquième référence : « Galien, Sur les éléments selon Hippocrate, 1, 9 (1, p. 486, 11-12 Kühn) »
C’est la page 487, mais ne chicanons pas : il suffit de tourner la page.

Citation:
οὔτε γὰρ, ὡς οὔ χρὴ δι᾿ ὅλης ἑαυτῆς ἀλλοιοῦσθαι τὴν οὐσίαν, ἀντειπεῖν ἐστιν· ἀναιρήσομεν γὰρ οὕτω καὶ πόνον, καὶ ἡδονὴν, καὶ αἴσθησιν, καὶ μνήμην, καὶ λογισμὸν, καὶ αὐτήν γε τὴν ψυχήν· οὔθ᾿, ὡς ἄλλη τις ποιότης ἀλλοιοῦν δι᾿ ὅλου πέφυκε παρὰ τὰς εἰρημένας τέτταρας. εἰ δὲ τοῦτο, καὶ πρῶτος Ἱπποκράτης ἀπάντων ἐξευρὼν φαίνεται τὰ στοιχεῖα τῆς τῶν ὄντων φύσεως (tês tôn óntōn phúseōs), καὶ πρῶτος αὐτάρκως ἀποδείξας. εἰ δ᾿ οὐκ ἐπέγραψε τὸ σύγγραμμα περὶ στοιχείων, ὡς Ἀσκληπιάδης ὁ ἰατρὸς, οὐδὲν ἂν εἴη ζήτημα, τὰ γὰρ τῶν παλαιῶν ἅπαντα περὶ φύσεως ἐπιγέγραπται, τὰ Μελίσσου, τὰ Παρμενίδου, τὰ Ἐμπεδοκλέους, Ἀλκμαίωνός τε καὶ Γοργίου, καὶ Προδίκου, καὶ τῶν ἄλλων ἄλλων ἁπάντων.
« Et il n’est pas possible de contredire qu’il ne faut pas que la substance s’altère entièrement par elle-même. Sinon nous supprimerons peine, plaisir, sensation, mémoire, raisonnement, et l’âme elle-même. Et non plus qu’une autre qualité est capable de provoquer des altérations complètes sinon les quatre susdites [scil. le chaud, le froid, l’humide et le sec]. S’il en est bien ainsi, alors il est évident que c’est Hippocrate qui a découvert les éléments primordiaux de la nature des êtres et qui le premier les a fait voir à suffisance. Et s’il n’a pas intitulé son ouvrage Sur les éléments, comme le médecin Asclépiade, il ne faudrait pas s’en inquiéter, car tous les ouvrages des Anciens s’intitulent Sur la nature, à savoir ceux de Mélissos, de Parménide, d’Empédocle, d’Alcméon, de Gorgias, de Prodicos et de tous les autres.
Ici encore, la « nature » des êtres est ce qui résulte de la combinaison des éléments primordiaux.

Soit dit en passant, le passage cité ici confirme la remarque de Laks et Most que je rapportais dans le message consacré à la première référence à propos du titre perì phúseōs.

(A suivre)
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Messageécrit le Sunday 02 Dec 18, 22:57 Répondre en citant ce message   

Sixième référence : « Thémistius, Discours, 21, p. 307, 8 Dindorf »
Citation:
ἀλλ᾿ οἵα πολλὰ μὲν νέων, πολλὰ δὲ παλαιῶν φιλοσόφων δείγματά ἐστι τῆς σοφίας, συγγράμματα ἄττα σοι πεποίηται, σμικρὰ ἢ μεγάλα περὶ ἀρετῆς καὶ κακίας, ἢ περὶ φύσεως τῶν ὄντων (perì phúseōs tôn óntōn), ἢ ὅπη τὸ ἀληθὲς διαφέρεσθον καὶ τὸ ψεῦδος ;
"Mais comme il existe chez les philosophes, anciens et modernes, maintes illustrations de leur compétence, as-tu toi-même composé des traités, petits ou grands, sur la vertu et le vice, ou sur la nature des choses, ou sur la manière dont diffèrent la vérité et le mensonge ?"

Les exemples de traités donnés par le rhéteur ont trait aux trois grands domaines de la philosophe de son temps : l’éthique, la physique et la logique. Cependant son expression perì phúseōs tôn óntōn est curieuse. S’il s’était agi de la « nature des êtres», c’est-à-dire de leur composition, on aurait attendu l’article tês (cf. les citations d’Aristote et d’Épicure ci-dessus), et « sur la nature » s’exprime sans le complément tôn óntōn, comme nous l’avons vu, notamment chez Galien ci-dessus. Thémistios a donc formé un titre hybride, qui n’est là que pour faire allusion au domaine de la physique, sans souci de précision philosophique.

Je pense que la démarche peut s’expliquer par la rhétorique : l’ajout de tôn óntōn permet d’équilibrer la longueur des membres de la phrase.

Septième référence : « Scholies à Aphthonius (Dans le recueil Rhetores Graeci, t. 2, p. 654, 17 Waltz). »
Indiquons d’abord à quel texte se rapporte la scholie.
Aphthonios, Description de l’Acropole, Rhetores Graeci, I, p. 106 Waltz (1832) a écrit:
Ὀροφὴ δὲ τῷ οἴκῳ προῆλθεν εἰς κύκλον· παρὰ δὲ τῷ κύκλῳ μέγα τῶν ὄντων (tôn óntōn) ὑπόμνημα πέπηγεν·…
La maison a un plafond circulaire : le long du cercle un grand inventaire des choses est fixé...

Scholie à ce passage :
Citation:
ιϚ᾿ Ὄντα (ónta) τὰ τέσσαρα στοιχεῖα (stoicheîa) καλοῦμεν, οἷς θεωρεῖται τόδε τὸ πᾶν, ἃ καὶ μεμίχθαι φασίν· εἰκὸς οὖν πεπῆχθαί τι περὶ τῷ κύκλῳ τῆς ὀροφῆς ὑπόμνημα καὶ διδασκάλιον περὶ τῶν ὄντων (didaskálion perì tôn óntōn) … τυχὸν οὖν καὶ παρὰ τῷ κύκλῳ τοῦ ῥηθέντος οἰκήματος ἐπέπηκτό τι πινάκιον, ᾧ διδασκάλιον τῶν ὄντων (didaskálion tôn óntōn) ἐνεφέρετο, πόνημα τῶν περὶ φύσεως τῶν ὄντων (perì phúseōs tôn óntōn) φιλοσοφησάντων
16. Nous appelons « êtres » les quatre éléments par lesquels on explique la totalité que nous voyons, êtres qui, dit-on, sont à l’état de mélange. Il est bien normal que l’on ait fixé sur le pourtour du plafond circulaire un inventaire des choses à des fins d’instruction sur celles-ci… il se trouvait donc contre le plafond circulaire dudit bâtiment un grand tableau par lequel on dispensait un enseignement sur les choses, patient travail de ceux qui avaient réfléchi sur la nature... des êtres.


Nous retrouvons ici la formule perì phúseōs tôn óntōn que je mettais sur le compte de la rhétorique chez Thémistios. Ce n’est pas le cas ici car la scholie n’a pas vraiment de style. Alors, de deux choses, l’une : ou bien les deux auteurs ont employé la même formule, ce qui me donne tort, ou bien on peut trouver chez le scholiaste une raison indépendante de l’avoir employée. Cette raison pourrait être la répétition de la notion d’ « êtres » : chez Aphthonios tôn óntōn, et chez le scholiaste ónta, stoicheîa (« éléments » constitutifs des êtres), didaskálion tôn óntōn, didaskálion perì tôn óntōn. Mais il serait plus joli de faire venir l’expression d’une source commune.

Un trait commun aux deux auteurs est leur date tardive : Thémistios a vécu au IVe siècle de notre ère et Aphthonios au Ve... le scholiaste étant encore postérieur.


Dernière édition par Ion le Monday 03 Dec 18, 13:54; édité 1 fois
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Papou JC
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Messageécrit le Monday 03 Dec 18, 4:27 Répondre en citant ce message   

Ion a écrit:
Je me restreindrai ici à l’examen d’une seule signification de l’expression latine rerum natura pour souligner qu’en grec, ce sens est rendu par le simple φύσις, phúsis, ce qui n’est pas l’avis de tout le monde.

Deux petites remarques sur ce beau travail, si je l'ai bien compris.

1. Une citation, d'abord. Ernout et Meillet (DELL p. 430), article nascor dont natura est dérivé : "natura [...] 2º nature, caractère naturel (sens propre et figuré), par suite : ordre naturel des choses, natura rerum traduisant φύσις; 3º élément, substance (terme philosophique correspondant aussi à φύσις [...]". Pour ces auteurs, il est donc clair qu'ils abondent dans ton sens ... ou plutôt que tu abondes dans le leur !

2. Je suppose que chez les auteurs tardifs que tu cites, il y a eu un retour à l'envoyeur, je veux dire une influence probable sur la formulation grecque de la locution latine natura rerum, un calque de cette locution, d'où l'ajout à φύσις de τῶν ὄντων. Le grec de l'époque avait dû passablement - et naturellement - évoluer depuis les auteurs les plus anciens, et la langue de Cicéron devait alors avoir au moins autant d'influence sur la langue grecque que celle d'Aristote. (Je parle bien de la langue, non de la pensée.) Il est bien possible que les traducteurs, ou certains d'entre eux, n'aient pas tenu compte de ce phénomène.
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Messageécrit le Monday 03 Dec 18, 10:24 Répondre en citant ce message   

Oui, on peut penser à une éventuelle influence du latin sur le grec... mais la seule influence dont j'aie entendu parler est celle de la survivance de commandements militaires en latin chez les Byzantins. Il faudrait creuser le sujet.
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Messageécrit le Monday 03 Dec 18, 10:52 Répondre en citant ce message   

Pour autant que je sache, dans le vocabulaire, les emprunts ont fonctionné dans les deux sens ; il y a beaucoup de mots latins qui ont été hellénisés, pas seulement des commandements militaires. Ça pourrait d'ailleurs faire l'objet d'un petit sujet.
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Ion
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Messageécrit le Monday 03 Dec 18, 14:26 Répondre en citant ce message   

Tiens oui, maintenant que tu m'y fais penser, un de nos profs avait dit une fois que certains tumulus étaient appelés en grec τούμπες et que c'était un emprunt au latin tumba "tombe". D'un autre côté, sur Youtube, des τούμπες, ce sont des chutes (comiques). Oui mais, le latin tumba remonterait au grec τύμβος, attesté chez Homère !
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Papou JC
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Messageécrit le Monday 03 Dec 18, 15:29 Répondre en citant ce message   

Tout à fait d'accord pour revoir le rapport tombe / tomber.
C'est le moment d'enrichir le mot du jour tomber, il en a bien besoin !

Voici un autre exemple : le grec byzantin ἀλάγιον [alágion] "régiment" est la probable hellénisation du latin ala “aile, aile d’une armée”.
Et un autre : grec byzantin βερικόκκιον [berikókkion], “abricot”, du grec tardif πραικόκκιον [praikokkion], hellénisation du latin praecoquum, “fruit précoce”
Et encore : grec δωράκινον [dôrákinon], “espèce de pêche à chair dure”, du latin duracinus, “qui a la peau dure, la chair adhérente au noyau”
Et encore : grec κάψα [kápsa], “boîte, caisse en bois circulaire”, hellénisation du latin capsa, id.
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