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ἄγγος [ángos] (grec) - Le mot du jour - Forum Babel
ἄγγος [ángos] (grec)

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Outis
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Messageécrit le Wednesday 07 Nov 07, 18:44 Répondre en citant ce message   

Morphologie : ángos est un neutre sigmatique de thème *áng-es-, nom. plur. ángea (< *áng-es-a).
De tels dérivés désignent souvent des objets exprimant de façon passive l'action indiquée par la racine verbale : ókhos « véhicule » de *uegʰ- « aller en char », tégos « toit » de *teg- « mettre à l'abri », etc. Mais, ici, la racine verbale de base n'est pas attestée et il faudra donc partir du mot lui-même.

Le grec ancien ángos « vase » est un de ces mots particulièrement intéressants pour lesquels la définition du dictionnaire cache la vérité (et on verra plus tard que je ne dis pas ça par hasard !).

En effet, ce mot est rare (environ une dizaine d'attestations littéraires), il n'est donc générique d'aucune forme particulière de vase (contrairement à amphore, cratère, hydrie, etc.) et, pire encore, il ne désigne pas toujours un vase !

On est donc dans une situation où il faut refermer le dictionnaire et examiner l'emploi du mot dans les textes pour tenter de se faire une idée de ce qu'est réellement cet ángos ; nous allons donc avoir un mot du jour sortant un peu des habitudes.

En effet, l'énumération va être un peu longue et, pour faciliter la compréhension de ma démarche, je commencerai par les attestations les plus évidentes, celles qui ont été au départ de mon enquête.

Un ángos mensonger

Sophocle, Électre, vv. 1118 et 1205 : Un étranger arrive à Mycènes pour annoncer à Égisthe la nouvelle de la mort d'Oreste, l'homme dont il redoutait la vengeance depuis qu'il avait assassiné son père Agamemnon. Pour preuve de ses dires, l'étranger apporte l'urne contenant les cendres d'Oreste et ce sont les deux seules occasions où une urne funéraire porte le nom ángos.
Mais, en fait, l'urne est vide et l'étranger n'est autre qu'Oreste lui-même qui a choisi cette ruse pour approcher Égisthe et accomplir sa vengeance !

Sophocle, Les Trachiniennes, v. 622 : Quand Déjanire craint que son époux absent, Héraklès, convoite une autre femme, elle lui fait porter dans un coffret à vêtements de bois, objet appelé ángos en cette seule occasion, une tunique d'apparat qu'elle a teinte avec ce qu'elle croit être un philtre d'amour et de fidélité.
En fait, ce philtre est le sang du centaure Nessos, tué par une flèche d'Héraklès qui était enduite du poison de l'Hydre de Lerne, le mélange est terrible et Héraklès mourra d'avoir revêtu la tunique !

Hérodote, Histoires V, 12 : De passage à Sardes, l'empereur de Perse Darius voit un étrange spectacle : Une jeune femme, belle, richement vêtue et parée, marche avec prestance, portant une cruche sur la tête, tirant un cheval par une longe et filant le lin. Arrivée à la fontaine, elle abreuve le cheval, emplit sa cruche puis s'en retourne dans le même appareil. Darius, intrigué, interroge les frères de la jeune femme pour savoir si toutes les femmes de leur pays sont aussi belles et industrieuses. Sur leur réponse affirmative, il leur accorde son amitié et les fait rois de leur pays d'origine, la Péonie.
En fait, tout ça n'était qu'une habile mise en scène, ourdie par les deux frères pour s'attirer les faveurs du Grand Roi. Ce n'est pas, il est vrai, la seule occasion où une cruche à eau est appelée ángos. Dans son Électre (v. 55), Euripide fait entrer l'héroïne avec un ángos ayant ce même usage sur la tête. Mais le choix de ce terme n'est qu'un des éléments qui montrent qu'avec cette pièce, Euripide répond à la pièce homonyme de Sophocle (voir ci-dessus) qui avait été représentée très peu de temps auparavant (vers 413).


Dernière édition par Outis le Saturday 10 Nov 07, 2:00; édité 1 fois
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Outis
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Messageécrit le Thursday 08 Nov 07, 15:42 Répondre en citant ce message   

Un ángos dans un contexte de dissimulation

Hérodote, Histoires I, 113 : Astyage, roi des Mèdes, ayant appris par les mages que son petit-fils à naître le détrônerait, décida de faire périr le bébé dès sa naissance et il le confia à son bouvier pour l'exposer dans la montagne à la merci des bêtes sauvages. Mais l'homme substitua au bébé l'enfant mort-né dont sa femme venait d'acccoucher et éleva comme s'il était son fils celui qui allait devenir Cyrus le Grand, fondateur de l'Empire perse.
La corbeille dans laquelle a lieu la substitution d'enfant est appelée un ángos. Ce n'est pas la seule :

Euripide, Ion, vv. 32 et 1337 : Créuse, fille d'Érechthée, roi mythique d'Athènes, étant tombée enceinte des œuvres d'Apollon, dissimula sa grossesse et abandonna le nouveau-né dans une grotte de l'Acropole. À la demande d'Apollon, Hermès prend la corbeille avec l'enfant et l'emmène à Delphes où il sera élevé au temple sous le nom de Ion. Bien sûr, il sera plus tard reconnu et deviendra l'ancêtre éponyme des Ioniens. Ici aussi, et c'en seront les deux seules occurrences, la corbeille qui contenait l'enfant est nommée ángos.

Homère, Odyssée, XVI, 13 : Ulysse est de retour à Ithaque. Par les soins d'Athéna, il est dissimulé sous les traits d'un mendiant et il est dans la cabane du porcher Eumée dont il s'est fait reconnaître. Il vient d'apprendre l'absence de son fils Télémaque qui est parti à Sparte et à Pylos afin de s'enquérir de lui. Aussi, quand surgit Télémaque, lui aussi de retour, de surprise et de joie, Eumée laisse échapper de ses mains les vases où il mélangeait le vin. Les vases destinés à faire ce mélange sont normalement les cratères mais, ici, au début de la grande scène où père et fils se reconnaîtront, Homère utilise le pluriel ángea.

Euripide, Iphigénie en Tauride, vv. 953 et 960 : Le second jour des Anthestéries, la grande fête athénienne en l'honneur de Dionysos (février) est appelé Fête des Conges, du nom des vases individuels dans lesquels chacun se régale du vin nouveau.
(en grec, la fête s'appelle Khóes et le vase khoũs, la traduction française traditionnelle se réfère à un autre mot, mesure de capacité)
Le poète rappelle les circonstances qui sont à l'origine de ce caractère individuel des conges.
Quand Oreste, poursuivi par les Érinyes pour le meurtre de sa mère, passa par Athènes, c'était justement le jour de la fête : impossible de ne pas y accueillir le voyageur de passage, impossible aussi d'accepter que se mêle aux réjouissances un criminel non purifié !
La solution trouvée fut de l'accepter à une table isolée, d'imposer qu'aucun mot ne soit prononcé, et de le servir dans un vase qui serait à son seul usage. Le mythe se perpétue donc dans le rituel des conges mais, ici, où c'est Oreste qui raconte l'événement, c'est ángos qui est le nom des conges.
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Outis
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Messageécrit le Friday 09 Nov 07, 13:12 Répondre en citant ce message   

Un ángos comme réceptacle de choses précieuses

Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 611 : Le poète décrit la préparation d'un vin de haute qualité, analogue à notre « vin de paille » : « cueille et rapporte chez toi toutes tes grappes, expose-les au soleil dix jours et dix nuits, mets-les à l'ombre pendant cinq ; le sixième jour, puise et mets dans tes jarres les dons de Dionysos à la joie nombreuse ».
Les vases à garder le vin sont appelés ici ángea.

Homère, Iliade, XVI, 643 : Patrocle, revêtu des armes d'Achille, vient d'abattre le héros Sarpédon, allié des Troyens. Une mêlée terrible s'engage alors entre Grecs et Troyens, soit pour le dépouiller de ses armes, soit pour l'empêcher, car toute la valeur de l'exploit réside en ce trophée. Homère fait alors une comparaison :
« Telles des mouches dans l'étable bourdonnent autour des pots à traire, à la saison printannière où le lait emplit les vases (ángea), tels ils se heurtent autour du mort. »
La valeur intrinsèque du lait est ici renforcée en ce qu'il est métaphorique des dépouilles de Sarpédon.

Cette capacité d'un ángos à contenir et préserver des choses précieuses est également attestée par quelques emplois isolés où le contexte est de moindre importance :
« utérus » (Hippocrate), « cellule d'une ruche » (Anthologie Palatine), « carapace du crabe » (Oppien).
Et ce sémantisme s'étend au diminutif angeĩon (*anges-io-) dans ses deux emplois principaux :
« vaisseau sanguin », veine ou artère (fr. angiologue, médecin spécialiste des vaisseaux) ;
« capsule contenant les graines » (fr. angiospermes, plantes à graines protégées, par opposition à gymnospermes, plantes à graines nues).
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Outis
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Messageécrit le Friday 09 Nov 07, 19:05 Répondre en citant ce message   

Bilan provisoire

De cette énumération des occurrences de ángos on peut déjà tirer quelques conclusions.

- le mot ne dénote qu'un récipient, de nature a priori quelconque, le choix de « vase » fait par les lexicographes n'a pour lui que d'être tiré de la plus ancienne attestation, celle de l'Iliade ; compte tenu de son isolement et de la rareté du mot, il n'a rien de pertinent ;
- comme il n'est pas utilisé de façon générique pour signifier « récipient », c'est sa connotation qui est importante et celle-ci se développe sur deux axes, séparément ou simultanément : un contenu précieux (plus important que le contenant et qu'il s'agit de préserver) et un rapport certain avec la dissimulation.

L'occurrence cachée de ángos

Hérodote, Histoires, VI, 74 : L'historien, à l'occasion d'une digression, nous donne une brève description de la source du Styx d'Arcadie :

ὕδωρ ὀλίγον φαινόμενον ἐκ πέτρης στάζει ἐς ἄγκος, τὸ δὲ ἄγκος αἱμασιῆς τις περιθέει κύκλος.
húdōr olígon phainómenon ek pétrēs stázei es ánkos, tò dè ánkos haimasiẽs tis perithéei kúklos.
Une eau peu abondante apparaissant hors de la roche dégoutte dans une combe, et cette combe, un cercle de pierres sèches court autour d'elle.

Le mot ánkos est issu, lui, d'un thème bien attesté *h₂en-k- qui évoque l'idée de courbure ou de creux, et il n'y aurait pas lieu de s'attarder sur cette description si trois des huit manuscrits où figure ce passage n'avait la leçon ángos à la place du second ánkos !
Or, si l'on peut comprendre aisément qu'un scribe commette une erreur en répétant un mot qu'il vient juste d'écrire, il est plus difficile d'admettre qu'il introduise dans le texte un mot si rare qu'il ne le connaît peut-être même pas. C'est une règle générale de l'établissement des textes de choisir la lectio difficilior (leçon la plus difficile) et il faut donc bien comprendre : « … dégoutte dans une combe, et cet angos … ».

Une attestation de ángos comme réceptacle de l'eau du Styx, eau sur laquelle les dieux prêtent leur Grand Serment, est d'autant plus intéressante que deux autres éléments du passage d'Hérodote renforcent un lien avec le serment :

- le premier est contextuel : si la source est ici décrite, c'est que Cléomène, roi de Sparte impliqué dans des conflits de pouvoir, y est venu pour que ses alliés lui prêtent serment de fidélité sur l'eau du Styx ;
- le second est lexical : le muret de pierres sèches qui cerne l'angos est exactement ce qu'on appelle en grec un hérkos « enceinte, mur qui enclôt », mot que, dès l'Antiquité, on rapprochait de hórkos « serment ». Sans que tous les problèmes de ces mots difficiles et de leurs dérivés soient résolus et, en particulier, sans qu'on puisse donner un sens précis à un thème *ser-k-, ce rapprochement est toujours soutenu par un certain nombre de linguistes.

Conclusion

Ce que je pense, c'est que ángos désignait primitivement un objet rituel, une coupe sur laquelle se prêtaient les serments de vérité. De telle coupes (parfois des sources ou des puits) sont très abondamment attestées aussi bien dans les mythes que dans le folklore et y servaient aux ordalies fondées sur l'eau (en règle générale, l'eau déborde, franchit la barrière, si un mensonge est prononcé devant elles).
Or, pour les Anciens, la Vérité était ce qui fondait l'Ordre du Monde, d'elle découlait la Justice, la Légitimité, le Respect, l'Amitié, etc. L'angos aurait ainsi été initialement lié autant à ce qui était le bien le plus précieux qu'à la simple dualité vrai/faux, et on retrouve là les deux axes sémantiques mis en évidence plus haut. Aussi, bien qu'on n'en ait gardé aucune attestation explicite, je pense que cette fonction de coupe mythique de vérité était toujours perçue par les Grecs et que c'est la seule chose qui puisse expliquer aussi bien la rareté que la diversité des emplois de ce mot dans les textes qui nous sont parvenus.

Conséquences

Si l'on peut maintenant envisager de donner un sens hypothétique au thème *h₂en-g- « dire le vrai, se justifier », il importe de voir si celui-ci peut être retrouvé dans d'autres mots de langues eurindiennes. Voici quelques tentatives, les unes vraisemblables, d'autres très hypothétiques.

thème I *h₂en-g-

- grec ángelos « messager », dérivation en *-elo- sur le modèle de daíō (< *dh₂u-io-) « brûler » > dālós (< *dh₂u-elo-) « torche » (ce qui a pour fonction de brûler). Pour donner le sens « celui qui a pour fonction de dire le vrai », je m'appuie sur la prose historique et le théâtre où tout discours d'un messager commence par une revendication de vérité (je dis ce que j'ai vu, ce qu'on m'a dit de dire, etc.).

- sanskrit añjali- « geste de salutation ». Ce geste se fait en élevant vers le front les deux mains jointes en coupe (aujourd'hui, il a tendance à se simplifier et les mains sont souvent jointes à plat). Il aurait pu signifier « je suis sincère » …

- ethnonyme Angles (les Véridiques ?)

thème II *h₂n-eg-

- latin negō « nier ». On dérive habituellement ce verbe de la conjonction nec, forme alternante de neque « et ne … pas » mais ce n'est pas très satisfaisant, ni pour le sens (pourquoi « et » ?) ni pour la forme (pourquoi pas *nequō ?). En revanche, nier c'est explicitement se justifier.

- toponyme Anoya (Ανογια), gros village de Crète sur les contreforts du Psiloritis (anc. Mont Ida). Ce village est réputé pour un caractère crétois particulièrement marqué, garde-t-il des traditions anciennes ?

En attendant, d'autres développements éventuels, moi, j'en ai fini …
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