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Outis Animateur
Inscrit le: 07 Feb 2007 Messages: 3511 Lieu: Nissa
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écrit le Thursday 04 Aug 11, 13:00 |
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ANIMATION (Papou JC) : ce fil fait suite au MDJ godemichet / ὄλισβος.
Avant tout, il importe de bien comprendre que les conditions dans lesquelles les textes grecs nous sont parvenus ne sont pas favorables à la transmission des termes de la sexualité. Sur toutes ces choses Aristophane est pratiquement notre seule source et elle est plus souvent paillarde que documentaire. Il s'agissait de faire rire, pas de donner un cours d'éducation sexuelle.
Nous ne connaissons que trois occurrences de ὄλισβος. Outre celle d'Aristophane citée plus haut, on le trouve dans deux fragments (un autre d'Aristophane et un de Cratinos, poète comique du Ve siècle, donc légèrement antérieur à l'auteur de Lysistrata). Enfin, on connaît par une glose un ὀλισβοκόλλιξ « pain en forme de phallus » (κόλλιξ « pain d'orge grossier »).
Et, bien sûr, jamais chez Sappho (orthographe grecque correcte Σαπφώ, éolien Ψάπφω) qui est une merveilleuse poétesse du VIe siècle dont hélas seuls quelques poèmes fragmentaires nous sont parvenus, souvent dans des citations car elle était très hautement estimée des Grecs. Native d'Eressos à l'ouest de Lesbos, elle écrivait en lesbien, un des dialectes de l'ionien (rectif. : lire éolien), et il n'y a bien sûr pas le moindre doute sur son existence. Ses œuvres sont fort loin de toute grivoiserie. Responsable d'une école, elle chante ses amours perdues (des hommes comme des femmes) et s'attriste sur son âge.
Quelques uns de ses poèmes ont été traduits/adaptés par Marguerite Yourcenar (in La Couronne et la lyre) et je ne résiste pas à en donner un aperçu car, à défaut d'un mot à mot, notre académicienne transcrit assez bien le rythme et l'émotion.
D'abord un « chant de toile » (chant de travail des tisserandes), le texte grec, mon mot à mot et la transposition :
Citation: | Γλύκηα μᾶτερ, οὒ τοι δύναμαι κρέκην τὸν ἲϲτον
πόθωι δάμειϲα παῖδοϲ βραδίναν δι᾽ Ἀφροδίταν
Ô douce mère, je n'ai plus la force de frapper le métier (= tisser, en faisant vibrer le métier comme on frappe une corde avec un plectre)
Par désir d'un garçon j'ai été soumise à la svelte Aphrodite
Ma mère, ô tendre mère, ô ma mère indulgente,
Je n'ai plus rien filé, je n'ai plus rien tissé,
Car j'aime un beau jeune homme et mon cœur est blessé … |
Je n'ai pas le temps de tout détailler. Aussi, Yourcenar seule :
Citation: | … L'amour m'agite, hélas, comme le vent secoue
Le tronc d'un jeune chêne …
… Le troupeau en passant a brisé la jacinthe ;
Elle fleurit encore contre le sol couchée … |
Et, plus long, sauvé par un papyrus (Oxyrhynchi Papyri, 1787, 1+2, ff) :
Citation: | … N'insultez pas, enfants, la Muse à la voix pure
En m'offrant vos présents et vos verts diadèmes :
L'âge a ridé ma peau, et sous mes lèvres blêmes
Peu de dents tiennent bon ; quant à ma chevelure,
Ses épis noirs jadis sont aujourd'hui tout blancs.
Je ne me soutiens plus sur mes jarrets tremblants,
Moi qui jadis dansais parmi vous, ô mes sœurs,
Vive comme le faon, le plus vif des danseurs.
Mais, ô belles, qu'y puis-je ? Hélas l'ombre étoilée
Et le jour qui la suit ou bien qui la précède
Nous traînent à la mort. À la mort chacun cède.
Mais je désire encor … Mon âme désolée
Goûte encor le soleil et les fleurs printanières.
Les bêtes vont mourir au fond de leur tanières,
Mais je veux jusqu'au bout savourer la clarté
Et vous aimer … |
Voilà, un siècle avant Platon et la chape de plomb qu'il a jetée sur le plaisir pour deux millénaires, la Grèce savait la valeur de l'amour !
Dernière édition par Outis le Tuesday 08 May 18, 9:37; édité 1 fois |
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Papou JC
Inscrit le: 01 Nov 2008 Messages: 11056 Lieu: Meaux (F)
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écrit le Thursday 04 Aug 11, 14:59 |
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Magnifique ! Merci ! |
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Outis Animateur
Inscrit le: 07 Feb 2007 Messages: 3511 Lieu: Nissa
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écrit le Saturday 06 Aug 11, 15:25 |
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Alors en voici un autre :
Sappho (fr. 168 B, Eva-Maria Voigt, Amsterdam 1971) a écrit: | Δέδυκε μέν ἀ ϲελάννα
καὶ Πληΐαδεϲ· μέϲαι δὲ
νύκτεϲ, παρὰ δ᾽ ἔρχετ᾽ ὤρα,
ἔγω δἐ μόνα κατεύδω. |
Notes pour les hellénistes :
les η de l'attique qui sont issus d'un ᾱ long restent α en éolien comme dans la plupart des dialectes ;
ϲ : le sigma lunaire, graphie médiévale (celle du manuscrit), vaut pour σ et ς ;
ἀ : article féminin nominatif (= att. ἡ) avec psilose (perte d'aspiration) éolienne ;
ϲελάννα = att. σελήνη « lune » (le redoublement du ν témoigne de l'étymologie *σελασ-να « celle de l'éclat », sa simplification entraînera l'allongement du premier α) ;
Πληΐαδεϲ = att. Πλειάδες « Pléiades » ; comme pour la forme homérique autrement accentuée Πληῖάδες, le η est bien ici un ē long et, non étymologique, est un allongement métrique, pour éviter la succession de trois brèves, incongrue en poétique grecque ; ces étoiles, colombes pourchassées par Orion, sont un guide important pour les marins, d'où un rapprochement plus fréquemment fait avec πλέω « naviguer » qu'avec πλείων « plus nombreux » ;
μέϲαι νύκτεϲ (nom. pl. fém.) : au pluriel, le mot νύξ « nuit » désigne les heures de la nuit et il faut comprendre que ce sont maintenant celles du milieu, μέσος ;
παρὰ … ἔρχετ(ε) : ind. prés. sg3, forme dissociée de παρέρχομαι « passer à côté, s'écouler » ; mais aussi :
παρὰ … ὤρα = παρ᾽ ὤρα « à contre-temps » ; grâce à la particule δὲ (elle fait le rythme, on ne la traduit pas) qui isole παρὰ, les deux formules agissent ensemble car, ici, ὤρα « heure » désigne le moment opportun, l'occasion : l'heure est passée où quelqu'un aurait pu se glisser dans sa chambre ;
μόνα = att. μόνη « seule » ;
κατεύδω = καθεύδω « être couché pour dormir » ; la forme éolienne sans aspiration est justifiée par la psilose (εὕδω « dormir » commence par une aspirée) ; de façon amusante, Bailly a une entrée pour κατεύδω mais avec le seul sens de barbarisme d'un Scythe chez Aristophane …
Mon interprétation :
Citation: | la lune s'est couchée
et aussi les Pléiades ;
c'est l'heure où la nuit bascule,
il est trop tard
et je suis seule sur ma couche. |
Si proche d'un haïku … |
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Patrick
Inscrit le: 03 Apr 2007 Messages: 598 Lieu: Βέλγιο: Βαλλωνία
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écrit le Monday 08 Aug 11, 19:59 |
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merci pour ces beaux textes ! |
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Outis Animateur
Inscrit le: 07 Feb 2007 Messages: 3511 Lieu: Nissa
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écrit le Monday 15 Aug 11, 17:06 |
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Merci. Un autre ici. |
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Outis Animateur
Inscrit le: 07 Feb 2007 Messages: 3511 Lieu: Nissa
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écrit le Tuesday 16 Aug 11, 11:45 |
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Aujourd'hui, un très court fragment, mais qui montre bien les difficultés d'interprétation de ces débris d'une œuvre.
Sappho (fr. 126, Eva-Maria Voigt, Amsterdam 1971) a écrit: | δαύοιϲ ἀπάλαϲ ἐταίραϲ ἐν ϲτήθεϲιν |
Notes :
δαύοιϲ : le verbe δαύω « dormir » n'est attesté que par ce passage et par deux gloses d'Hésychios, un aoriste ἔδαυσεν· ἐκοιμήθη [il s'étendit sur une couche] et, avec un α privatif, un adverbe ἀδαύως· ἐγρηγόρως [en veillant]
ἀπάλαϲ (attique ἁπαλῆς) : gén. fém. sing. (en éolien son aspiration initiale tombe et l'adjectif ἄπαλος « tendre, délicat » est proparoxyton, paroxyton au féminin à cause de lalongue finale)
ἐταίραϲ (attique ἑταίρας) « compagne » (même remarques que ci-dessus pour l'aspiration et l'accentuation) : l'étymologie et les plus anciens usages montrent que le hétairos, le compagnon, se définit essentiellement par son appartenance à la même classe d'âge
ἐν : avec le datif la préposition est ici « dans, entre (sans mouvement) »
ϲτήθεϲιν : dat. plur. du neutre sigmatique σθῆτος « poitrine »
C'est la forme grammaticale de δαύοιϲ qui pose éventuellement un problème :
— soit δαύ-οις est un optatif présent sg2 : « puisses-tu dormir entre les seins d'une tendre compagne »
— soit il faut lire un δαύοισ᾽ qui serait un δαύοισα élidé devant α et qu'on interprèterait comme un participe présent féminin *δαύ-οντ-yα (> *-ō-tyα > *-ō-siα > -oisa, en attique : *-ō-tyα > *-ō-sα > -ousa), d'où une traduction : « celle dormant entre les seins d'une tendre compagne »
Dans la première version, où le sexe de qui dort est inconnu, on pourrait avoir affaire à un épithalame, poème de circonstance à l'occasion d'un mariage. C'est celle de Edwin Marion Cox en 1925, en ligne ici : « Sleep thou, in the bosom of thy sweetheart ».
Dans la seconde version, il s'agirait explicitement d'homoérotisme. C'est celle choisie par Franco Ferrari (Saffo, Poesie, p. 213, Rizzoli, Milano, 1987) : « … dormendo sul seno di una tenara compagna ».
Personnellement, je préfère la première version, qui n'a pas besoin de reconstituer une forme grammaticale non attestée avec sureté et qui, en outre, plus personnelle, me semble être plus dans la manière de Sappho … |
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Outis Animateur
Inscrit le: 07 Feb 2007 Messages: 3511 Lieu: Nissa
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