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un vrai bateau de caractère

 

Vous avez cliqué sur le lien, courageux (ou inconscient !) que vous êtes.

Voici donc l'histoire de ce vénérable bateau, "MS Blue Berry".

 

1927-2016 : De Nullité à Blue Berry

Il reste bien peu de bateaux berrichons quand on en imagine le nombre qui a sillonné les canaux et rivières depuis les premiers « bés de cane » des années 1830… MS Blue Berry est l’un de ces rares survivants.

 

« C’est quoi donc qu’tu t’fais construire là, l’Jules ? À peine t’y chargeras une allumette que ça va verser, ton truc, là !»
Jules reste de marbre. Il lui en faut plus que ça pour l’émouvoir ! Il contemple la belle coque métallique qui commence à ressembler à un bateau, et il se prend à rêver. Jules est berrichon, même si son patronyme, Beaune, évoque plutôt la Bourgogne. Et il se voit déjà à la barre de son vaisseau sur les eaux calmes de son canal de Berry, avec juste le délicat toum-toum-toum du diesel sous ses pieds.
Sa vieille flûte en bois n’en pouvait vraiment plus. Elle faisait eau de partout et il passait son temps à la rafistoler. Alors, comme en marinier sérieux il avait quelques éconocroques, il les a réunies pour s’offrir une nouvelle unité. En métal, et à moteur s’il vous plait ! Le dernier cri, le grand luxe ! Ses ânes, il les revendra sans mal : nous sommes en 1927 et le halage animal a encore quelques belles décennies devant lui !
C’est au chantier de l’Île-Saint-Denis, au nord de Paris, qu’il s’est adressé pour construire son nouveau bateau, car dans le Berry, on ne s’est pas encore mis au fer : presque trente ans plus tard, on en sera encore à fabriquer du berrichon en bois non motorisé...

Berrichon

Le vieux bateau de Jules pouvait tout à fait ressembler à ce berrichon pris en photo à Roanne à la fin du XIXe siècle. (Doc. Musée Déchelette, Roanne)

« C’est une nullité ! »
Mais sur ce chantier de l’Île-Saint-Denis, on est plutôt habitué à voir construire du bateau « sérieux ». Du gros. Le minimum, c’est du freycinet. Mais Jules, têtu comme les bourriques qu’il s’apprête à revendre, veut naviguer sur SON canal de Berry ! Et c’est un « berrichon » métallique et automoteur qu’il se fait construire : 27,60 m de long sur 2,60 de large. Et le top : un Bernard de 25 cv. Plus besoin de se lever à des heures pas chrétiennes pour préparer les animaux.
Alors bien sûr, devant cette sorte d’incongruité, les railleries vont bon train sur le chantier. « Il va se retourner comme une crêpe quand tu seras vidange ! », ou « C’est-y donc ton mulet qu’t’a fait les plans ? » Jules en entend des vertes et des pas mûres… C’est le père Balouzat, bien imbibé comme d’habitude, qui porte l’estocade finale : « Tu t’fais construire une nullité, là, sais-tu ? ».
Coup de grâce ? Tu parles ! Même pas mal ! « Une nullité, qu’tu dis ? » qu’il répond, le Jules, « Une « nullité », eh ben voilà ! Ce s’ra sa d’vise ! Nullité ! Avec un grand N ! Y’en a qu’ça défrise ? »
D’une insulte de journaleux, les Impressionnistes avaient fait leur étendard. Jules vient d’en faire autant avec Nullité.
Nullité va rejoindre la cohorte de ces devises ironiques Dette flottante, Volontaire malgré lui, Malgré ma misère, Peine à vivre ou Ça vous épate, qui témoignent bien de cet esprit frondeur fortement teinté d’auto-dérision propre aux mariniers…

 

Nullité

En 1953, Madame Bouquin pose devant Nullité avec son tout jeune fils. (Photo Serge Bouquin)

 

Au boulot
Jules emmènera Nullité sur tous les canaux, y compris et surtout bien sûr le Berry. Pour lui, il conçoit et fait installer un système de propulsion et direction en moto-godille assez incroyable. Le safran, dit "en portefeuille", se replie en trois parties pour ne pas tenir de place dans les petites écluses du Berry, et alors l’hélice, tout au bout de son arbre articulé avec un cardan, se remonte avec celui-ci à la verticale. Jules peut ainsi donner à la coque sa longueur maximale, et optimiser sa capacité de fret sur les "grands" canaux où il peut porter 100 tonnes. Nullité gardera toujours ce système qui équipera aussi d’autres bateaux comme les berrichons Boulogne et Record.
Jules garde Nullité une bonne vingtaine d’années avant de le revendre, en 1950, à Serge et Irénée Bouquin qui travailleront tellement bien avec lui qu’ils pourront, en 1958, s’offrir un freycinet, SIB (Serge Irénée Bouquin. N’allons pas chercher midi à 14 h) sur lequel ils navigueront toute leur vie avant de prendre leur retraite à Saint-Mammès. Ils revendent alors Nullité à Monsieur Penin qui le rebaptise du prénom de son fils Noël, ce qui, reconnaissons-le, a nettement moins de saveur que Nullité. Puis, à une date indéterminée, Nullité-Noël passe aux mains de Monsieur et Madame Bertelier qui, lorsqu'ils prennent leur retraite, le transforment en bateau-logement. Enfin, après leur décès à tous deux, il devient une épave...

 

Nullité_épave

En 1987, Nullité-Noël attend au pied de l'échafaud, à Thomery. (Photo Chritian Errien)

 

Sauvé par les cheveux
En 1987, il est au pied de l'échafaud, attendant avec résignation le chalumeau du chantier de Thomery. Passe alors une bonne fée. Enfin, plus exactement, un bon sorcier et une bonne fée. Ils se nomment Alain et Geneviève. Les sorciers et les fées se déplacent en bateau, savez-vous ? C’est plus confortable que le balai. Depuis leur Jumagu, Geneviève et Alain voient le malheureux Nullité-Noël (mais a-t-il encore seulement un nom ?) promis au funeste sort du déchirage, et, conscients de sa valeur patrimoniale avant même d’en connaître toute l’histoire, ils se débrouillent pour le sortir de cet antichambre de la mort.
Pendant plus d’un an, Alain et Geneviève mènent conjointement leur activité de potiers professionnels (il faut bien vivre !) et le sauvetage puis la réhabilitation du rescapé. Nous n’entrerons pas dans les détails de ce chantier, ces simples mots résumeront la chose : « C’était pas de la tarte ! ».

Le sauvetage de Nullité-Noël : un sacré chantier ! (Photo Geneviève Fiévet)

Renaissance
À part la coque et le moteur, tout est pourri sur le bateau qui bientôt ressemble à une grande boite de maquereaux au vin blanc… sans maquereau ni vin blanc. Mais avec un moteur. Et quel moteur !
Un beau jour, ça y est, le petit 25 cv Bernard toussote, puis crachouille une fumée noire, avant de retrouver son toum-toum-toum d’antan. Ca se passe sur l’Yonne et il pleut. Bah… En bateau, faut pas craindre d’être mouillé. Mais quelque chose cloche au niveau du gouvernail. On ajoutera une petite compensation au safran, et alors tout ira bien désormais.
Avec l’aide de plusieurs amis, dont Jo Parfitt, le patron du chantier de Migennes, et toujours animés par le même souci patrimonial qui les a fait sauver le bateau, Alain et Geneviève s’attachent à redonner à Nullité-Noël une silhouette aussi proche que possible de celle qu’il avait lorsqu’il travaillait. Il retrouve une « écurie » centrale qui ne recevra aucun âne (quoique…) mais des visiteurs car le petit bateau va devenir, pour sa moitié arrière, une salle d’expo pour les produits du couple. L’avant, quant à lui, deviendra un petit appartement où logera quelque temps une de leurs deux filles. Cette « écurie » d’ailleurs n’en fut jamais une : le moteur occupant l’arrière, elle était le logement successif des couples Beaune, Bouquin et Penin. Le peak avant était aménagé aussi pour loger une personne, voire deux. Les enfants par exemple. Seul changement notable : le système de barre à roue, trop vétuste, est abandonné au profit d’une… barre franche ! Au moins ça ne tombera pas en panne. Et difficile de faire plus rustique.

 

 

Berrichon_SLV

Berrichon à Saint-Léger-des-Vignes, en 1992

 

Et c’est reparti !
Geneviève et Alain se doivent à présent de donner une nouvelle devise à leur protégé, et de l’immatriculer. La seconde formalité n’est affaire que de paperassiers de l’administration, et n’a guère d’intérêt. La première est autrement plus sérieuse. Revenir à Nullité ? Non, c’est rigolo, certes, mais on se perdrait dans des explications à n’en plus finir avec les visiteurs qui sont comme ça : ils veulent tout savoir et on n’a pas que ça à faire. Et puis pour recevoir du public dans un but commercial, Nullité, faut reconnaître, ça le fait pas trop. Noël alors ? Bof… Cherchons alors l’inspiration du côté du Berry. Berry tout simplement ? Certes pas très recherché, mais sympa. Mais placé en double à l’avant, ça fait maladif, si vous voyez ce que je veux dire. Ecarté… Gentil Berry ? Vous y pensez sérieusement ? Ca ferait un bateau avec trop de casseroles au cul… Ecarté aussi. À la limite, Jules Berry, qui, à travers un grand comédien, évoque à la fois le premier proprio du bateau et son origine, serait plus classe. Mais il est « le Dia-a-a-a-a-able » des « Visiteurs du Soir ». Et faut pas tenter le Diable en imaginant des monts et merveilles, pense Alain qu’unit à présent un tendre lien à Nullité-Noël… Argh, l’est-y pas tout beau ce petit bateau à présent ?
Bon alors… Berrichon, tout simplement ? Adopté ! Au moins, on n’aura pas de questions idiotes qui nous font perdre notre temps !
Avec Geneviève, Alain et leurs filles Emilie et Jenny, Berrichon va reprendre un peu sa vie aventureuse. On le verra ainsi à Joigny, Saint-Léger-des-Vignes, Auxerre, Nancy, Roanne, Gannay/Loire, Pierrefitte-sur-Loire…
En 1997, ils autorisent le petit Bernard 25 cv, qui consommait autant d’huile que de gazole, à faire valoir ses droits à la retraite, qu’il va passer au Musée du Canal de Berry de Magnette (Audes, Allier), sous l’œil bienveillant de notre regretté ami René Chambareau, qui nous a quittés en 2010. Le poste est occupé alors par un DK2 Baudouin qui développe dans les 45 cv.

Berrichon_pierrefitte

Berrichon à Pierrefitte-sur-Loire, en 1999

De Berrichon à MS Blue Berry
C’est à Pierrefitte-sur-Loire que fin 2000, Geneviève et Alain, la larmichette au coin de l’œil, cèdent Berrichon à l’auteur de ces lignes. Sous cette devise, il passera l’année 2001 à Nemours. Puis en janvier 2002, il remonte sur Briennon, à 14 km au nord de Roanne. Fin 2002 il est à Roanne.

Berrichon_Souppes

Berrichon à Souppes, en 2001

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Berrichon à Briennon, en 2002

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Berrichon à couple de Banco, de Brigitte et Guy Charriot, dans une écluse de l'Yonne, en 2003 (Photo Brigitte Charriot)

2004 voit le relookage de Berrichon et sa nouvelle nomination. Finis ses vert terne, ocre passé et bleu délavé, il est repeint en couleurs plus marinières : coque noire, bollards et fargues bleues et blanches, superstructures bleues, veules et passavants gris. Sa nouvelle devise sera MS Blue Berry. Ce jeu de mots à consonance bédéphile permet de maintenir le lien avec le Berry. « M.S. » c’est tout aussi bien « Motor Ship » ou « Majesty Ship » que « Mike Steve », le prénom du célèbre lieutenant yankee, sympathique tête de lard, créé il y a près de cinquante ans par Charlier et Giraud et qui, comme lui, a échappé de justesse au peloton d'exécution. « Blue » va de soi, puisque le bateau a désormais des superstructures bleues. En 2005, Blue Berry redescend à Briennon pour quelques années, puis remonte à Mably en 2009.

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MS Blue Berry, tout frais repeint et renommé, sur le pont-canal de Digoin, en 2004 (Photo Lucie Duc)

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Quelques jours plus tard, il est sur la Seille...

Les galères…
2010 est vraiment une année noire, de celles qu’on voudrait oublier. Blue Berry, qui a un sérieux besoin de travaux, prend la direction du chantier de Marseilles-lès-Aubigny pour un long séjour qui restera comme une épreuve dans la mémoire de son capitaine et laissera un gros trou dans ses économies. Heureusement qu'il y a des amis dans le coin ! Le voyage d'aller tourne vite à la galère, et les relations avec le cadet des deux frères, patrons du chantier, sont vraiment difficiles.
Quand Blue Berry sort de la cale, quelques semaines plus tard, c'est un cuirassé tout repeint de frais ! Au cours de ces dix dernières années, il aura reçu de nombreuses améliorations, tant sur le plan technique que sur celui du confort et de l'aménagement, intérieur comme extérieur, sans rien perdre de son cachet d'origine..

 

MSBB-Chantier

MS Blue Berry au chantier en 2011. Il en avait vraiment besoin !

MSBB_chantier_pano

Vu ainsi, ça impressionne, n'est-ce pas ?

Blue Berry en fête
En effet, Blue Berry demeure un bateau rustique assumé : aucune électronique n’intervient dans la motorisation, Les instruments de bord et les commandes sont minimalistes. Et bien sûr surtout pas de propulseur d’étrave dont les mauvais navigateurs ne savent pas se passer ! Et puis toujours la barre franche. Blue Berry est un bateau physique qu’on ne pilote pas affalé mollement dans un fauteuil de moleskine.
Orléans fera, en septembre 2011, un accueil triomphal à MS Blue Berry pour son grand Festival de Loire. C’est un bateau tout neuf et tout pimpant qui se fera alors admirer des amoureux des bateaux. Enfin, pour couronner le tout, la Fondation du Patrimoine Maritime et Fluvial, créée et présidée par Gérard d'Aboville lui décerne cette même année le label "Bateau d'Intérêt Patrimonial".

Charles Berg, capitaine de MS Blue Berry

MSBB_orleans

Lors du Festival de Loire d'Orléans en septembre 2011, les éclusages de MS Blue Berry ne passent pas inaperçus. (Photo J-Jacques Thonon)

Merlin

Après toutes ces émotions, MS Blue Berry passe l'hiver 2011-2012 pépère à Mably.

     

 

Liens :

L'automoteur berrichon

La Fondation du Patrimoine Maritime et Fluvial (FPMF)

La présentation de MS Blue Berry comme "Bateau d'Intérêt Patrimonial" sur le site de la FPMF

L'histoire de MS Blue Berry racontée par ses anciens propriétaires (et sauveurs)

Le Festival de Loire d'Orléans 2011, avec la participation de MS Blue Berry

     

Le 11 septembre 2012, Alain Fievet, qui, avec son épouse Geneviève, avait sauvé de justesse MS Blue Berry de la ferraille en 1987, a tiré sa révérence. Cette page lui est amicalement dédiée. Ton humour et ta science des bateaux nous manquent déjà, Alain. Et MS Blue Berry est un peu orphelin à présent...

AlFievet

Fin 2009, Alain rend visite à son bébé tout près de Roanne. Il est déjà sérieusement malade. Blue Berry aussi d'ailleurs.

Le 10 janvier 2013, Jo Parfitt, qui avait beaucoup aidé Alain à sauver et restaurer le petit bateau, a rejoint son vieil ami. Jo était le très connu patron du chantier naval de Migennes, et avait été d'une aide précieuse à plus d'un navigateur. Son merveilleux accent catastrophique d'outre-Manche, sa science et sa générosité nous manquent déjà. So long, Mister Jo. See you in another world...

JoParfitt

Jo au timon d'un petit bateau de son ami Simon Evans, lors de la Fête du Canal du Nivernais à Châtillon-en-Bazois, en juillet 2007.

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